»J'étais depuis près d'un an dans ce château, lorsque j'y appris la mort de mon père. Cette nouvelle, loin de m'attrister, ne fit qu'augmenter ma haine pour Belliska, et m'affermir dans le dessein de la perdre. Elle se trouvait alors une des plus riches héritières de la Russie, et sa fortune était l'objet de toutes mes espérances; car j'avais déjà presque entièrement dissipé le bien qui m'était revenu.
»Pendant que je délibérais avec Stoffar sur le parti qu'il fallait prendre, ma sœur se maria avec un jeune officier russe qu'elle aimait. Cette nouvelle redoubla mon désespoir. «Nous avons trop tardé, monsieur, me dit Stoffar; il faut agir et suivre mes conseils. Rendez-vous d'abord auprès de votre sœur; feignez d'avoir oublié les différends qui ont eu lieu entre vous, et marquez-lui la plus tendre amitié.»
»Je suivis ses conseils, sans trop savoir quel était son projet. Ma sœur, toujours bonne, me reçut à bras ouverts, et me présenta à son époux, qui me fit aussi un accueil très-flatteur. Ils m'engagèrent à rester quelque temps avec eux; j'y consentis.
»Bientôt cependant tous nos plans furent encore traversés par la naissance d'une fille que ma sœur mit au monde, et que l'on nomma Éliska. C'était vous, malheureuse Pauline!... et, dès votre entrée dans le monde, je vous vouai la haine la plus implacable.
»Le hasard, qui semblait favoriser mes projets, permit que le comte Beniouski, votre père, fût appelé à l'armée pour se mettre à la tête de son régiment qui allait combattre les Suédois. Ma sœur ne se sépara de son époux qu'en versant des larmes amères; celui-ci m'engagea à ne point la quitter pendant son absence, et à être son protecteur. Je le lui promis!... Hélas! il ne savait pas à quel monstre il se confiait.
»Le malheur qui poursuivait Belliska voulut que son époux fût tué à la première bataille. Cette nouvelle me combla de joie. Je me voyais par là débarrassé d'un obstacle à ma fortune; j'étais las de feindre pour ma sœur une amitié que mon cœur était si loin de ressentir; je voulais d'ailleurs jouir de ses richesses, et Stoffar me dit qu'il était temps d'agir.
»C'est maintenant que vous allez frémir d'horreur!... Mais je ne puis différer plus longtemps l'aveu d'un crime abominable. Sachez donc qu'un breuvage empoisonné me débarrassa pour jamais de celle que je détestais... Vous frémissez!... écoutez-moi jusqu'au bout.
»Afin d'éviter tout soupçon, j'avais eu soin de ne faire prendre qu'un poison lent à ma victime. Elle traîna donc près de six mois avant de mourir. Pendant ce temps, je redoublai de soin auprès d'elle pour mieux gagner sa confiance.
»Ma sœur, sentant sa fin approcher, était persuadée que c'était la douleur qu'elle ressentait de la mort de son époux qui la conduisait au tombeau. Elle me fit venir auprès d'elle, me recommanda sa fille, en me nommant son tuteur, et mourut sans avoir soupçonné que son frère était son assassin.
»Il ne restait donc plus que la petite Éliska, dont l'existence m'empêchait d'hériter des richesses de ma sœur. Je l'emmenai dans mon château isolé, afin d'y décider de son sort. Stoffar me conseillait de la faire périr; mais, par un excès de prudence qui me devint fatal, je voulus qu'on chargeât quelque étranger malheureux, dont nous n'aurions pas à redouter l'indiscrétion, de ce nouveau forfait.