»Vous vous rappelez, monsieur, dit Droglouski en s'adressant à d'Orméville, comment Stoffar vous découvrit, et comment il jugea que vous étiez celui qu'il nous fallait pour exécuter notre projet. Nous savions que vous étiez au service de l'Autriche, nous vous crûmes Autrichien. Mon dessein étant de passer en France, je n'appréhendais pas de jamais vous y rencontrer; d'ailleurs vous ne me vîtes que masqué lorsque l'on vous remit l'enfant.

»Une fois cette affaire terminée, je fis passer ma nièce pour morte, et j'héritai de tous les biens de ma sœur. Comme mon plus ardent désir était de quitter un pays qui me rappelait tous mes crimes, je vendis promptement mes propriétés, et je passai en France avec Stoffar.

»J'achetai, près de Strasbourg, la petite maison que vous connaissez; sa situation isolée me convenait, et je m'y retirais de temps en temps lorsque j'étais las des plaisirs et des débauches auxquels je me livrais sans cesse à Paris, avec mon digne confident.

»Je n'ai plus maintenant à vous raconter que les événements auxquels vous avez pris part. Un jour Stoffar reconnut à Strasbourg, dans M. d'Orméville, celui auquel nous avions confié l'enfant de ma sœur. «Il faut nous en défaire, me dit-il aussitôt; car je pourrais tôt ou tard être rencontré et reconnu par cet homme, et je serais perdu.» Mon âme répugnait à ce nouvel attentat; mais je craignais trop Stoffar pour lui résister, et votre mort fut résolue.

»Le ciel cependant ne permit pas que ce crime s'accomplît; vous fûtes sauvé par ce jeune homme que vous nommez votre fils, et Stoffar reçut la mort. Quant à moi, je me réfugiai dans ma demeure, assez content, je l'avoue, d'être débarrassé de mon complice.

»Plusieurs mois après cet événement, vous vîntes, monsieur, dit-il à Henri, dans ma maison pour chercher M. le colonel. Votre trouble, votre émotion à ma vue ne m'échappèrent pas; je me doutai que vous me connaissiez, et j'allai écouter votre conversation avec ce brave hussard, afin d'éclaircir mes soupçons. A peine vous eus-je entendu que je perdis la tête, et pris la fuite au milieu de la nuit.

»Lorsque je fus un peu remis de ma frayeur, je résolus de savoir ce que vous feriez, et si vous ne cherchiez pas à me nuire. En conséquence, je me déguisai en paysan, et je vous suivis dans votre voyage avec votre ami Mullern.

»Vous vous rendîtes au château de Framberg, et moi je m'établis dans les environs; j'y appris bientôt vos amours avec celle que vous croyiez votre sœur; et lorsque je sus que le père de la jeune personne avait porté le nom de Christiern, qu'il était officier, et qu'il l'avait amenée de Russie, je ne doutai pas que ce ne fût ma nièce.

»Dès lors, madame, vous devîntes l'objet de toutes mes démarches, et je jurai de vous avoir en ma puissance, craignant trop, si vous retrouviez votre protecteur, qu'il ne parvînt à me perdre.

»J'avais gagné à force d'or deux misérables qui devaient servir mes desseins; mais il n'était pas facile de vous enlever du château; j'étais cependant sur le point d'y parvenir quand vous partîtes en chaise de poste avec Mullern et Franck.