»—Manqué!.... le portrait de M. de Noirmont, ah! c'est fort!» dit Dufour en se serrant les poings de colère.

«—Écoutez, mon frère; le genre de M. Dufour n'est pas le portrait, il nous l'a dit lui-même...—Alors, ma sœur, on ne se mêle pas de faire ce qu'on ne sait point, et on n'a pas la prétention de vouloir donner cela pour un chef-d'œuvre!... Est-ce que tu trouves M. de Noirmont ressemblant?—Oh! non, par exemple! il en a fait un homme de soixante ans... Si je me voyais barbouillée comme ça, certainement je ne prendrais pas mon portrait.

«—Barbouillée!... elle a dit barbouillée, murmure Dufour. Ah! si je t'épouse jamais, je veux être en effet un barbouilleur!... Mademoiselle Clara! ce mot-là vous coûtera cher!... Ah! vous faites des enfans avec les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la peinture!... Sotte! ignorante!... Que je suis content de m'être fourré sous le lit!»

Et Dufour est obligé de mettre son mouchoir devant sa bouche pour dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l'a suffoqué, et c'est à peine s'il peut tenir en place; il a des crispations; il donne des coups de genoux dans la sangle du lit; heureusement l'arrivée de quelqu'un empêche qu'on ne l'entende.

C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer dans la chambre de mademoiselle Clara en s'écriant: «Bonjour, mes voisins! je viens vous voir à mon tour. Ça va mieux... Mon indisposition est passée... J'ai pris trois fois bonne-amie..... un peu chaude.... Cela m'a fait beaucoup de bien... Je viens demander à mademoiselle Clara sa manière de faire la panade..... Je me rappelle en avoir mangé une délicieuse chez vous il y a huit jours, et ma cuisinière n'est pas très-forte sur les panades... Le fait est que c'est beaucoup plus difficile à faire qu'on ne pense...»

M. Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leçon de panade, sort en disant: «Je vais voir dans les environs si je rencontre M. Dufour.—Va, mon frère, et tu le ramèneras.»

Madame Bonnifoux s'est installée dans un fauteuil et entame avec mademoiselle Clara l'article panade. Dufour, qui commence à s'ennuyer d'être sous le lit et qui d'ailleurs sait maintenant tout ce qu'il voulait savoir, ressent des inquiétudes dans les jambes, des douleurs dans les côtes, et donne au diable madame Bonnifoux; mais la conversation, une fois établie sur les potages, devait nécessairement être longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d'une heure; elle a passé en revue le riz, le vermicelle, les croûtons, les juliennes et les consommés. Dufour se dit à chaque instant: «Comment! elle n'est pas au dernier!... elle en invente donc, la maudite vieille!...»

Madame Bonnifoux, après avoir traité long-temps son sujet favori, dit à mademoiselle Clara: «A propos, ma voisine, il me semble que votre frère a parlé de M. Dufour tout à l'heure.—Vous ne vous êtes pas trompée, nous l'attendons. Il est venu pendant que nous étions chez vous, mais il doit revenir.—Eh bien! mon enfant, où en sont les choses?.... car, d'après quelques mots qui vous sont échappés,... j'ai dû penser que ce monsieur avait des vues sérieuses sur vous.—Oui, ma voisine, ce n'est plus un mystère, M. Dufour est amoureux de moi,... mais amoureux au dernier point;... et, d'après quelques paroles qu'il m'a glissées hier au soir, j'ai lieu de croire qu'il va venir aujourd'hui demander ma main à mon frère.

»—Ah! ma chère voisine que je suis contente d'apprendre cela;..... que je vous embrasse la première, et recevez bien mes complimens..... Ah! vous allez vous marier!... Vous ferez une noce, n'est-ce pas, mon enfant?...—Certainement, madame, et je n'ai pas besoin de vous dire que vous en serez.—Trop honnête, chère amie... Comme je ne danse pas, j'y porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... Ah! par exemple, je veux être magnifique;... je mettrai ma robe gorge de pigeon.

»—Si tu ne la mets que pour cette noce-là, tu ne l'useras pas, vieille bavarde!» dit Dufour en essayant de se retourner.