Des Étrangers.

Plusieurs jours se sont écoulés depuis qu'Armand et son ami sont revenus à Bréville; mais au lieu d'y avoir ramené la gaieté, il semble que leur présence en ait entièrement banni la joie et le bonheur. Loin de diminuer, la tristesse d'Armand augmente chaque jour, car il s'y joint l'ennui d'une manière de vivre à laquelle il n'est plus accoutumé. Il fuit la société, passe toute la journée à se promener dans les bois, et pour toute distraction va voir Madeleine; mais souvent il reste près d'elle des heures entières sans prononcer un seul mot. Pendant ce temps Saint-Elme visite du haut en bas la maison du garde, mange ses œufs, boit son vin, et ne paie jamais.

Saint-Elme voit bien que sa présence n'est pas agréable à M. et madame de Noirmont, mais comme il serait fort embarrassé pour aller vivre ailleurs, il feint de ne point s'apercevoir de la froideur qu'on lui témoigne. Ernestine et Victor ne trouvent plus l'instant de se parler en secret: Saint-Elme n'ayant rien à faire, est toujours là, et semble prendre plaisir à observer ce que font les autres. Enfin M. de Noirmont s'inquiète de la position de son beau-frère, de son avenir, et dans le fond de son ame n'est nullement content de le voir établi chez lui avec son intime ami, sans prévoir comment il pourra s'en débarrasser.

Un matin, au moment du déjeuner, M. de Noirmont laisse paraître une vive satisfaction, en lisant une lettre qu'on vient de lui apporter.

«Voilà M. de Noirmont qui reçoit de bonnes nouvelles, dit Saint-Elme, ce n'est pas comme moi... j'en attends toujours et je ne reçois rien.

»—Oui, monsieur, voilà en effet une lettre qui me fait grand plaisir... car elle me donne l'espoir d'être utile à Armand. Ma chère Ernestine, il faudra faire un sacrifice pénible... mais pour rendre service à votre frère je suis persuadé que vous n'hésiterez pas.

»—Qu'est-ce donc?» dit Ernestine, tandis que tout le monde regarde M. de Noirmont avec curiosité, et que l'on attend avec impatience qu'il s'explique.

«—Voici ce que c'est: Vous rappelez-vous, Armand, qu'avant votre départ pour Paris, et pendant que vous me pressiez de prendre cette maison pour soixante mille francs, je vous ai parlé d'un certain comte de Tergenne qui désirait beaucoup acheter une propriété dans ce pays?

»—Je me le rappelle, dit Armand.—Oui... nous nous le rappelons,» murmure Saint-Elme, qui au nom du comte a renversé sur son pantalon la moitié de sa tasse de thé.

«—Eh bien! j'avais chargé un ami à Mortagne, dans le cas où M. de Tergenne y reviendrait, de lui témoigner le plaisir que j'aurais de le revoir. Cet ami m'apprend que mes désirs seront bientôt satisfaits... Tenez, voici ce qu'il me marque à ce sujet: «....M. de Tergenne est ici avec sa nièce; il compte se rendre précisément dans le pays que vous habitez; il désire s'y fixer. Je lui ai dit tout le plaisir qu'il vous ferait en allant vous voir à Bréville. Il a paru fort sensible à votre souvenir, à votre invitation, et me charge de vous dire qu'il profitera de la permission que vous lui accordez. Il doit se remettre en route ce soir; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne tarderez pas à recevoir sa visite.