»—Ah! vous croyez!» répond Saint-Elme en s'efforçant de sourire. «Eh bien! nous verrons cela...... je tâcherai de me mesurer avec M. le comte.»
Tout le monde se lève. Ernestine va donner des ordres pour que l'on prépare deux appartemens, mais elle est triste, elle a le cœur serré; l'arrivée de ces étrangers va rendre plus rares ses entretiens avec Victor, et l'idée qu'il faudra peut-être bientôt quitter la demeure où elle est née, ajoute encore à son chagrin. Victor la suit des yeux quand elle s'éloigne, et son regard tâche de la consoler.
Armand pense au projet de son beau-frère, à l'argent qui peut lui revenir; déjà dans sa pensée il se revoit à Paris, il y ressaisit la fortune; mais lorsqu'il se rappelle qu'il doit trente mille francs, ses espérances s'évanouissent, son désespoir renaît, et il frappe la terre de son pied, en s'écriant: «Je ne pourrai donc pas me tirer de cette position!»
Il cherche Saint-Elme, il veut causer avec lui sur ce qu'il pourrait faire si le projet de son beau-frère réussissait; mais Saint-Elme ne se retrouve pas de la journée? c'est en vain qu'Armand le demande. La grosse Nanette seule a vu le beau monsieur sortir après le déjeuner, avec un fusil et une carnassière.
A l'heure du dîner, Saint-Elme n'a pas reparu. On se met à table, les maîtres de la maison s'inquiètent peu de ce qu'il est devenu. Armand seul s'écrie de temps à autre: «C'est singulier,.... la chasse l'a donc bien éloigné d'ici.»
Enfin, vers le milieu du dîner, Saint-Elme paraît, mais on est obligé de le regarder long-temps pour être certain que c'est bien lui. Il a autour de la tête un bandeau de tafetas noir qui lui cache tout un œil et une partie du nez, et sur le bas de sa figure sont collées plusieurs bandes de tafetas d'Angleterre. En arrivant dans la salle à manger, il marche avec peine et d'un air souffrant.
«Mon Dieu! comme te voilà arrangé! dit Armand, d'où diable viens-tu, et qui t'a mis dans cet état?»
Saint-Elme arrive cependant jusqu'à la table, où il se place en s'écriant: «Ah! j'ai bien cru que je n'aurais plus le plaisir de dîner avec mes estimables hôtes!...
»—Que vous est-il donc arrivé? dit M. de Noirmont.
»—J'ai manqué être tué..... dévoré....—Dévoré?—Ma foi, il s'en est peu fallu... Ouf!... Je n'en puis plus... J'étais sorti pour chasser un peu... tirer quelques lièvres... Je voulais donner une leçon au garde Jacques... il ne sait pas tirer, ce brave homme.... Je me suis enfoncé dans le bois... du côté de Samoncey... de Sissonne... je ne sais pas trop au juste, enfin j'étais dans un fourré très-épais, quand tout-à-coup un loup paraît devant moi...—Un loup?...—Et un loup énorme! Je ne m'attendais pas à une telle rencontre, et je vous avoue que j'éprouvai une sensation... désagréable. Cependant, m'étant remis, je voulus tuer ce méchant animal, je tirai dessus...