»—Comment, vous espériez tuer un loup avec du petit plomb?—Que voulez-vous! dans le premier moment on ne pense pas à tout... Je tirai donc comme un étourdi... je crevai un œil au loup... Il devint furieux et sauta sur moi!... Ma foi je jetai mon fusil de côté et je me mis en défense...

»—Il valait mieux garder votre fusil, dit Victor...—Il valait mieux vous sauver, dit Dufour.

»—Messieurs! tout cela est bien facile à dire; je n'ai pas eu le temps de la réflexion. Il fallut boxer... Le loup arriva... je le serrai dans mes bras; il me donna plusieurs coups avec ses pattes, entre autres un qui m'abîma... me déchira un œil... Heureusement j'évitai ses morsures... Enfin nous luttâmes pendant près de trois minutes; au bout de ce temps il tomba sur le dos comme étouffé, et moi je me suis éloigné sans attendre qu'il revînt à lui... Je suis entré chez des paysans... on a lavé mes blessures..... et avant de me présenter devant vous je suis monté chez moi les cacher, les panser, car, d'honneur, je n'étais pas présentable! j'étais effrayant.

»—Tu l'es encore assez comme cela,» dit Armand, tandis que le reste de la compagnie se regarde d'un air qui n'annonce pas grande confiance dans le récit du combat de Saint-Elme avec le loup.

«—C'est singulier, dit Dufour, j'avais bien entendu dire qu'on se battait souvent corps à corps avec des ours, mais je ne croyais pas que les loups faisaient aussi le coup de poing.

»—Quand un animal se sent serré à la gorge par un vigoureux adversaire, que diable voulez-vous qu'il fasse?...

»—Je sais qu'il se montre quelquefois des loups dans ce pays, dit M. de Noirmont, mais ordinairement les gardes et les paysans nous avertissent lorsqu'il en a paru un, afin qu'on prenne des précautions.—Il paraît qu'ils n'avaient pas encore aperçu celui-ci.»

Ernestine, toujours bonne, quoiqu'elle doute aussi de la vérité de cette bataille, dit à Saint-Elme: «Monsieur, si vous souffrez encore de vos blessures, le repos vous serait peut-être nécessaire; on veillera à ce qu'il ne vous manque rien, et l'on ira à Laon chercher le médecin.

»—Vous êtes mille fois trop bonne, madame; oh! point de médecin! jamais de médecin avec moi!... Je sais parfaitement me soigner, m'ordonner moi-même ce qu'il me faut... J'ai suivi quelques cliniques,... des cours;... j'ai même fait des ouvrages sur la médecine, j'ai eu des thèses couronnées;... enfin je n'ai besoin de personne. D'ailleurs j'ai une santé de fer;... et puis ces blessures ne sont pas dangereuses... Par exemple, cela pourra être long à se cicatriser;... vous voudrez bien me souffrir ainsi. Je conçois que je dois être fort laid, mais vous aurez l'extrême bonté de ne pas me regarder.»

Comme il importe peu à la compagnie que Saint-Elme se soit blessé en tombant dans un fossé ou d'une autre façon, on ne s'occupe pas davantage de cette aventure, et le vainqueur du loup se met à dîner avec un appétit qui fait présumer qu'en effet ses blessures ne sont pas dangereuses.