La conversation roule encore sur les étrangers que l'on attend, mais la soirée s'écoule sans qu'ils paraissent. Avant que l'on se retire, Ernestine trouve le moment de dire à Victor: «Je ne sais pourquoi, mais il me semble que, lorsque ces personnes qui doivent venir seront ici, vous cesserez entièrement de penser à moi.—Quelle idée, et qui peut la faire naître?—Je n'en sais rien... je me sens toute triste... ah! le cœur a des pressentimens!»
Le lendemain, dans la journée, une berline de voyage s'arrête devant la maison de M. Noirmont. Un monsieur décoré en descend, et donne ensuite la main à une jeune personne de seize à dix-huit ans, qui saute légèrement dans ses bras.
«C'est M. de Tergenne!» s'écrie M. de Noirmont en quittant précipitamment le salon pour aller recevoir les voyageurs. Ernestine suit son mari. Armand est alors absent. Dufour et Victor s'approchent d'une fenêtre pour apercevoir les étrangers; quant à Saint-Elme, il se lève, va pour sortir, revient et semble ne pas savoir ce qu'il veut faire: il finit par se mettre dans un coin contre un meuble, et prend un journal à sa main.
Bientôt les voyageurs entrent dans le salon. M. de Tergenne est un homme d'une figure aimable, distinguée; son sourire est doux et plein de grâce; ses cheveux gris disent seuls qu'il n'est plus jeune, car le reste de sa personne semble l'être encore. Sa nièce est grande, bien faite; elle a de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus, une bouche fraîche, des dents blanches et rangées comme des perles. Avec tout cela on peut n'être qu'une beauté fort ordinaire; mais, quand il s'y joint une expression de physionomie aimable, des manières élégantes et gracieuses, un ton charmant; alors on a tout ce qu'il faut pour séduire, et c'est ce que possédait la jeune Emma, nièce du comte de Tergenne.
A l'entrée du comte dans le salon, Victor et Dufour ont quitté la fenêtre pour saluer les nouveau-venus. Saint-Elme s'est levé et s'est incliné profondément, sans quitter le coin qu'il occupe. M. de Noirmont témoigne au comte tout le plaisir que lui cause son arrivée. Ernestine fait aussi le plus aimable accueil aux étrangers. Cependant, après avoir examiné Emma, ses yeux se sont déjà portés avec inquiétude du côté de Victor, auquel Dufour dit: «Ah! mon ami! quelle jolie personne!... c'est un amour!... As-tu jamais rien vu de plus séduisant?
»—Oui, cette demoiselle est fort bien, répond Victor.
»—Fort bien!... Tu dis cela froidement encore!... C'est-à-dire que c'est de ces charmantes têtes idéales,... de ces traits fins... Heureusement, j'ai encore une toile;... je ferai son portrait, et tu m'en diras des nouvelles.
»—En vérité,» dit M. de Tergenne après s'être assis entre M. de Noirmont et sa femme, «je ne puis vous dire tout le plaisir que me cause votre aimable accueil;... il est égal à celui que me fit votre invitation. Aussi, vous voyez que je n'ai pas tardé pour en profiter. C'est cependant agir bien sans façon que de me présenter chez vous avec cette grande enfant;... mais que voulez-vous, ma pauvre Emma a perdu, en une année, son père et sa mère... Elle n'a plus que moi,... moi, vieux garçon, qui n'avais sur la terre personne qu'il pût serrer dans ses bras, embrasser.... gronder quelquefois..... et qui suis trop heureux maintenant d'avoir ma nièce près de moi. Nous avons beaucoup voyagé depuis dix-huit mois; j'ai voulu distraire cette chère Emma de ses chagrins. Mais je n'avais pas oublié ce pays;... j'y ai passé d'heureux jours,.... il y a bien des années... J'y trouverai de doux souvenirs!... Mon dessein fut toujours de venir m'y fixer, d'y acheter une maison.
»—Vous n'avez donc rien acheté encore par ici, M. le comte?—Non.... mais, puisque vous voulez bien nous y recevoir pour quelques jours, nous chercherons ensemble, et mon plus grand bonheur sera d'être bientôt votre voisin.
»—Oui, M. le comte, j'espère vous faire trouver ce qu'il vous faut. Nous causerons de cela tout à loisir.... En attendant, permettez-moi de vous présenter les personnes qui veulent bien oublier, près de nous, les amusemens de Paris; M. Victor Dalmer... M. Dufour, peintre fort distingué.»