»—Ha ça, monsieur le comte, dit M. de Noirmont, vous connaissez donc cette propriété, puisque vous aviez un si grand désir de l'acheter.
»—Je ne la connaissais que pour l'avoir remarquée quand j'habitais les environs, mais je n'étais jamais entré ni dans la maison, ni dans les jardins.—Ah! vous avez habité ce pays?...—Oui... il y a dix-neuf ans au moins!—Où habitiez-vous?—Chez un ami dont la maison était à un quart de lieue d'ici,... près du village de Samoncey.
»—Vous avez peut-être connu mon père? dit Ernestine. Non, madame... non, je n'ai pas eu cet honneur!... Alors, je crois que M. de Bréville était veuf. Depuis j'ai appris qu'il avait épousé une demoiselle... de ce pays... mademoiselle Jenny de Lucey..—Oui, c'est ainsi que se nommait celle qui nous a tenu lieu de la mère que nous avons perdue étant encore au berceau.—J'eus... quelquefois l'occasion de rencontrer,... de me trouver avec mademoiselle de Lucey...—Vous avez connu notre belle-mère!...—Oui, madame.—Ah! n'est-il pas vrai, monsieur, qu'elle était bien bonne, bien aimable, bien jolie?...—Oui... elle avait tout pour plaire;... mais à cette époque elle n'était pas heureuse; son père se trouvait ruiné par des banqueroutes.... M. de Lucey, qui, dit-on, n'avait jamais été fort aimable, l'était devenu encore moins depuis ses malheurs, et sa fille avait beaucoup à souffrir de son humeur.—Pauvre femme!... Ah! que mon père fit bien de l'épouser!... et quel dommage qu'il n'ait pas vécu plus long-temps; elle l'aurait rendu si heureux!—Elle habitait cette maison?...—Oui, depuis son mariage elle ne l'avait pas quittée... et c'est en ces lieux que nous l'avons perdue!..... Ah! monsieur le comte, puisque vous avez connu ma belle-mère, nous parlerons d'elle quelquefois, n'est-ce pas?... cela me fait tant de plaisir!—Oui, madame, oui, nous en parlerons souvent,... et ce sera me procurer autant de plaisir qu'à vous.»
Le comte est devenu rêveur; pour le distraire, M. de Noirmont le conduit dans l'appartement qu'il lui destine. Ernestine emmène la jeune Emma. Pendant que les nouveau-venus prennent un peu de repos, les habitans de Bréville se communiquent ce qu'ils pensent des étrangers.
Dufour est enthousiasmé de la nièce du comte. «Elle est fort jolie! dit Armand.—Oui, très-jolie!» dit Ernestine, qui vient de revenir.—«Elle est bien,» dit Saint-Elme, qui a quitté son coin depuis que le comte est sorti du salon; «mais il y a mille femmes qui la valent;... j'en ai connu de mieux!
»—Je ne crois pas, dit Dufour; c'est une tête ravissante: au reste, vous ne l'avez pas examinée si bien que moi... vous n'avez pas bougé de là-bas, tant qu'elle était là;... vous aviez l'air d'être sur la sellette..... mais je devine bien pourquoi!...
«—Comment!» s'écrie Saint-Elme en regardant fixement Dufour.
«—Parbleu!... vous êtes vexé! vous, beau-fils, vous, mirliflor, de paraître devant cette jolie personne, le visage entortillé et bardé comme une mauviette!
»—Ah! ma foi, c'est vrai... Je ne m'en défends pas,... et pour un rien je ne me serais pas montré du tout.—Eh bien! vous avez tort; ce bandeau vous donne un aspect très-intéressant;... un faux air de l'amour!... N'est-ce pas, Victor?... Eh bien! à quoi rêves-tu donc, Victor?... Je gage qu'il est amoureux de la charmante Emma!...
«—Ce serait bien possible!» dit Ernestine en s'efforçant de sourire. «On dit que monsieur s'enflamme si vite..... et cette demoiselle est bien faite pour le captiver?