Les habitans de Bréville se regardent sans rien répondre. Dufour seul dit entre ses dents: «Si elle nous avait prévenus qu'elle nous invitait pour voir ces messieurs faire des tours de force, je ne me serais pas mis en toilette de bal.
»—Où est donc M. Montrésor? dit M. de Noirmont.—Il va revenir;..... il est allé chercher l'orchestre... car nous comptons bien danser... Oh! nous danserons...
»—En attendant, dit madame Bonnifoux, si on veut faire un loto....—Non..... non, madame Bonnifoux,...... pas encore... Oh! tenez, voilà M. Grossillot qui se tient sur la tête,... et il marche sur les mains..... Ah! sont-ils drôles....
En effet, M. Grossillot, l'un des amis de Chéri, s'étant mis à marcher la tête en bas, ses deux collègues, qui probablement croyaient devoir faire comme chez Nicollet, aller de plus fort en plus fort, venaient de s'étendre sur le gazon, et l'un d'eux, en marchant sur les mains, veut porter son camarade sur ses pieds, mais le camarade, n'ayant pas bien gardé l'équilibre, tombe sur le gazon la face contre terre. La chute avait été lourde; néanmoins le monsieur se relève en soutenant qu'il ne s'est fait aucun mal quoique son nez soit déjà enflé; et il s'obstine à continuer ses exercices gymnastiques. M. Pomard, qui a pris pour point de mire un tilleul, semble résolu à faire la statue pendant toute la soirée; tandis que sa sœur rit comme une petite folle à chaque nouvelle culbute de ces messieurs qui veulent à toute force amuser la société.
L'arrivée de quelques personnes sert de prétexte aux habitans de Bréville pour quitter les bancs et se promener dans le jardin. Les folies des trois messieurs de Paris ennuient considérablement Ernestine et Emma.
Enfin Chéri arrive; il est suivi d'un gros garçon de vingt-cinq ans, qui est presque aussi joufflu que M. Montrésor. Le gros garçon, qui est en veste, ne tient rien dans ses mains. Cependant Sophie s'est écriée: «Ah! voilà la musique! nous allons danser!...
»—Où diable madame Montrésor voit-elle les musiciens,... les instrumens? dit Dufour!...»
La maîtresse de la maison s'avance d'un air espiègle vers les dames, en disant: «Je suis sûre que vous demandez où sont les violons?... et en effet je n'en ai pas. J'étais d'abord horriblement contrariée, car je comptais sur les deux seuls ménétriers qu'on puisse avoir dans ce pays; mais l'un a un panaris à la main gauche, et l'autre est allé travailler à un puits artésien, qu'un ingénieur de Sissonne veut faire construire dans son jardin. J'étais donc désolée; je me disais: Nous ne pourrons danser... quel dommage!... Mais madame Bonnifoux m'a trouvé quelque chose qui vaut bien des violons. Vous voyez ce grand gaillard que Chéri vient d'amener;... c'est le fils de notre laitière. Eh bien! il siffle comme un ange: et tous les dimanches il fait danser ses amis et connaissances en leur sifflant des contredanses. Rose, la bonne de madame Bonnifoux, qui avait plusieurs fois dansé à cette musique, l'avait dit à sa maîtresse:... elle assure que c'est étonnant.... Ce garçon est infatigable!.... Et vite j'ai envoyé chercher Benoît, qui est enchanté de faire danser des personnes comme nous!
»—Ah! nous allons danser au sifflet? dit Dufour.—Je vous assure, monsieur, que c'est très-agréable, dit une des voisines; à ma noce on a sifflé toute la nuit, et on s'en est très-bien trouvé.
»—Voilà un bal d'un nouveau genre, dit Saint-Elme; je suis très-curieux d'entendre cet orchestre-là!