»—Par exemple, reprend madame Montrésor, Benoît ne dit pas les figures en sifflant; mais nous les savons, et c'est toujours la même chose... Allons... Benoît... quand vous voudrez, mon garçon... Messieurs, invitez vos dames.... Chéri,... vous savez que vous faites danser la nièce de M. Courtois.»
Le grand Benoît monte sur une chaise et se met à siffler un pantalon. La société de Bréville se sent prise d'une envie de rire qu'elle ne peut réprimer; cependant on se met en place. Victor a pris la main d'Emma, et Ernestine n'a pas osé refuser le comte qui, pour la rareté du fait, veut danser au sifflet.
Le fils de la laitière a des poumons extraordinaires; il siffle tout un quadrille sans se reposer. Les danseurs ont d'abord quelque peine à se faire à cette musique; mais avec un peu de bonne volonté on danserait au son d'un cornet à bouquin. Bientôt plusieurs familles de Gizy viennent augmenter le nombre des danseurs. Pour donner plus de force à l'orchestre, un des commis-voyageurs fait le tambourin sur son chapeau, et un autre imite la clarinette en se mettant des feuilles de lilas dans la bouche.
Le comte, qui n'a dansé que pour la forme, se promène dans le jardin avec M. de Noirmont. Ernestine s'assied près du bal, mais elle ne veut plus danser: Victor même est refusé. «Faites danser mademoiselle Emma,» lui dit Ernestine avec douceur, mais sans pouvoir réprimer un profond soupir; «elle peut bien me remplacer... Il y a déjà long-temps qu'elle occupe une place,... où je croyais rester plus long-temps.—Que voulez-vous dire, madame?» répond Victor en cherchant à déguiser son embarras.—«Rien... pardonnez-moi ces mots.... En vérité, c'est malgré moi qu'ils me sont échappés.... Je vous en prie, dansez avec elle. Tenez, elle vous attend....»
En effet, la nièce du comte aimait beaucoup mieux danser avec Victor qu'avec les autres cavaliers, qui tous sentaient la province d'une lieue. D'ailleurs, depuis son séjour à Bréville, Emma s'est habituée à voir Victor sans cesse auprès d'elle; quand il n'y est pas, elle le cherche des yeux.
Quoique les paroles d'Ernestine l'aient profondément ému, Victor retourne près d'Emma. Il est à la fois triste et content: il est heureux de danser, de causer avec la nièce du comte; il se sent affligé de la tristesse qu'il a lue dans les yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond de l'ame il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation embarrassante que celle d'un homme entre une femme qu'il aime encore un peu et une autre qu'il commence à aimer beaucoup. Malgré tout le désir que l'on a de ménager ces deux amours, le nouveau fait toujours pencher la balance.
Dufour s'est risqué: il a invité mademoiselle Clara; celle-ci a accepté son invitation de l'air le plus gracieux, et bientôt ils sautent et se balancent tous deux avec tant d'accord et d'abandon qu'on ne croirait jamais que c'est sous le lit de sa danseuse que Dufour a passé trois heures. Alors seulement M. Pomard cesse de regarder son tilleul.
Chéri fait circuler des rafraîchissemens et du punch; ce sont ses amis de Paris qui ont fait le punch, et ils n'ont pas ménagé le rhum. Benoît a déjà sifflé six contredanses. Comme il ne met presque pas d'intervalle entre les quadrilles, les danseurs sont en nage, et on se jette sur le punch, parce que c'est plus sain. Chéri en offre à chaque instant un verre à Sophie. Et Dufour dit à mademoiselle Clara: «M. Montrésor veut étourdir sa femme, afin d'avoir un peu de liberté pendant le restant de la soirée.»
Saint-Elme ne danse pas, mais il a pris plusieurs verres de punch. Petit à petit il s'est laissé aller à ses anciennes habitudes. Se trouvant entouré de gens près desquels il sent qu'il n'a qu'à vouloir, il est redevenu beau parleur, railleur, gouailleur même; il lance des complimens impertinents aux dames, des épigrammes aux danseurs, et rit au nez de tout le monde en s'écriant: «C'est charmant! c'est une fête délicieuse.... Quand je retournerai à ma terre, je veux que tous mes paysans sifflent comme ce gaillard-là!...»
Mais, au milieu d'une poule, les danseurs restent la jambe en l'air,... l'orchestre n'a plus de vent; Benoît se démanche en vain la mâchoire... le sifflet ne vient plus.