«Ah! mon Dieu! dit Sophie, qu'est-ce qu'il y a donc!..... Eh bien, Benoît,.... mon garçon,..... qu'est-ce qui vous prend?... nous ne vous entendons plus... Ah! mon Dieu!... pourvu que ça lui revienne!.... Croyez-vous que ça va revenir?...

»—Attendez... attendez! s'écrie M. Grossillot, je vais lui rendre le souffle, moi...»Tenez, mon ami, avalez-moi cela, et je vous réponds que vous sifflerez comme un serpent à sonnettes!»

M. Grossillot présente au gros garçon un grand verre de punch, Benoît le saisit; mais trop empressé de boire pour retrouver son instrument, Benoît avale de travers; loin de pouvoir siffler, il étouffe, il étrangle, il ne peut plus que tousser; il faut qu'on aille lui chercher de l'eau; le bal est suspendu, au grand déplaisir des danseurs, et les commis-voyageurs se remettent à faire des tours de force.

Enfin, le pauvre siffleur a tant bu d'eau que sa toux se calme. On se remet à la danse, mais cela ne va plus comme au commencement. Benoît s'interrompant à chaque instant pour tousser, les danseurs sont continuellement en suspens.

Pour laisser Benoît se reposer quelque temps, M. Grossillot propose de chanter une walse, que ses amis accompagneront avec le chapeau et les feuilles de lilas.

La proposition est acceptée. Le hasard veut qu'il y ait une excellente walseuse parmi les habitantes de Gizy. Saint-Elme, qui se prétend un des meilleurs walseurs de France, remarque la légèreté de la jeune personne avec laquelle Chéri essaie en vain de tourner pendant que sa femme est allée couper de la brioche. Saint-Elme ne peut résister à l'envie de faire admirer ses grâces; il arrête le couple, repousse Chéri et s'empare de sa walseuse, en disant: «Monsieur Montrésor, vous ne savez pas walser,... et je vois que mademoiselle ira très bien... vous allez me voir la conduire.... Prenez une leçon!» Et Saint-Elme, entourant la jeune personne de ses bras, s'éloigne en tournant légèrement avec elle. Tout le monde admire la grâce de ce monsieur, qui, malgré le bandeau qui couvre sa tête, conduit si bien sa walseuse. Saint-Elme entend les éloges qu'on lui prodigue; il se pique, il veut montrer tout son talent; il ne suit plus le cercle tracé, il tourne avec sa walseuse autour d'un buisson, voltige derrière un massif d'arbres, puis reparaît et passe dans le monde sans jamais se cogner contre personne, et les applaudissemens augmentent, et madame Bonnifoux s'écrie: «Cet homme-là walserait sur une boule de loto!»

Mais en passant avec sa walseuse sous un marronnier, Saint-Elme n'a pas assez baissé la tête, une branche l'accroche, il y laisse le bandeau qui lui couvrait un œil et une partie du visage.

Saint-Elme s'est arrêté, il court à l'arbre, Dufour a décroché le bandeau noir et il le présente au bel homme en lui disant: «Ha ça! mais il me semble que vous êtes guéri!... Pourquoi diable portez-vous cela?... Je ne vous vois aucune cicatrice....

»—Pardonnez-moi... pardonnez-moi,» répond Saint-Elme en s'empressant de replacer le bandeau sur sa tête... «Oh! je souffre encore beaucoup, et mon œil ne peut supporter la lumière.»

En ce moment Saint-Elme aperçoit le comte de Tergenne, qui était arrêté à quelques pas et le regardait d'une façon très-expressive. Le beau walseur ne se sent plus envie de continuer; il reconduit sa walseuse et va s'asseoir à l'écart.