«Est-ce que monsieur me reconnaît aussi?—Mais,... ce serait possible...—Moi, je ne reconnais pas monsieur.—Je le crois. Vous êtes Jacques,... l'ancien laboureur qui demeurait à Gizy?—C'est moi-même;... et monsieur?...—Je suis ami de M. de Noirmont, et je viens d'acheter la maison qui appartenait au marquis de Bréville.
»—Ah! c'est monsieur qui a une nièce... bien jolie!....» s'écrie Madeleine; puis elle baisse les yeux comme honteuse de ce qu'elle vient de dire. Le comte la regarde en souriant, et répond: «Oui, mon enfant, j'ai une nièce fort jolie;... mais comment savez-vous cela?
»—C'est madame de Noirmont qui me l'a dit.—Vous connaissez madame de Noirmont!—Oui, monsieur.»
Madeleine n'en dit pas davantage; elle va prendre son ouvrage et se met à travailler. Le comte reporte ses regards sur Jacques; il éprouve une secrète jouissance à revoir le paysan, dont les traits fortement prononcés ont peu souffert des atteintes du temps.
«Est-ce que monsieur vient de Bréville maintenant?» dit Jacques au bout d'un moment.—«Non, j'y retourne, au contraire. J'ai été passer deux jours à Paris;... puis j'avais affaire à Montcornet, à Sissonne... On ne m'attend que demain chez M. de Noirmont; je le surprendrai en arrivant ce soir....—Et monsieur va devenir propriétaire de la maison de feu M. de Bréville?—Oui, mon ami.»
Jacques pousse un soupir; Madeleine en fait autant. Le comte les regarde et reprend: «On dirait que cela vous fait de la peine....—Dam', monsieur, ça fait toujours de la peine de voir une maison changer de maîtres...—Vous avez connu le marquis de Bréville?—Pas tant le marquis que sa femme;... celle-là faisait du bien à tout le monde dans le pays....—Le marquis n'avait-il pas épousé mademoiselle Jenny de Lucey?—C'est ça même:.... la bonne, la douce Jenny.... Est-ce que monsieur l'a connue?—Non,... mais une parente que j'ai eue dans ce pays m'a souvent parlé d'elle avec éloges, et elle épousa le marquis de Bréville par inclination...—Oh! que non pas... la pauvre demoiselle en avait une autre dans le cœur... et malheureusement pour un mauvais sujet... vous savez, de ces beaux freluquets du grand monde... qui se moquent autant de séduire une fille que moi de boire un verre de vin!... J'avais découvert tout ça... En se promenant dans les champs, on voit ben des choses... et puis mamzelle Jenny me choisissait quand elle avait une commission à faire faire.... Bref, le beau jeune homme partit... on ne le revit plus!... mamzelle Jenny pleura long-temps;... ce n'est pas que je veuille dire qu'elle eût rien à se reprocher!... mais enfin son père lui ordonna d'épouser le marquis de Bréville, et elle obéit.»
Le comte a écouté Jacques en tenant ses yeux baissés. Lorsque le paysan a fini, il lui fait d'autres questions sur Jenny. Jacques aime à parler de feu la marquise; il entre dans mille détails qui lui rappellent le temps passé. M. de Tergenne ne se lasse pas d'entendre Jacques; et celui-ci est flatté du plaisir que l'étranger semble éprouver à l'écouter.
Cette conversation se prolonge depuis fort long-temps. Madeleine écoute en travaillant; mais souvent elle regarde l'étranger, et elle s'étonne de l'intérêt qu'il prend à entendre Jacques.
«Cette jeune fille habite avec vous?» dit le comte en regardant Madeleine. «Je crois me rappeler qu'elle m'a dit n'avoir plus de parens.... Vous l'avez recueillie; cela fait votre éloge, Jacques.—Oui, monsieur, Madeleine est orpheline, et elle est venue demeurer avec son vieil ami,... qui est trop heureux de pouvoir lui tenir lieu de tout ce qu'elle a perdu... Mais je veux que vous vous rafraîchissiez, monsieur.»
Le garde a été chercher du vin, des verres; le comte ne veut pas lui refuser de boire avec lui. En buvant, Jacques parle encore, et son hôte, les yeux fixés sur les siens, ne perd pas une de ses paroles.