Le temps a passé, et aucune des trois personnes ne s'en est aperçue. Jacques ne parle plus de la jeune et belle Jenny; le comte reste plongé dans ses réflexions; le paysan n'ose le tirer de sa rêverie, il regarde Madeleine, et tous deux semblent se dire: «Qu'est-ce donc qui occupe tant cet étranger?»

Enfin, le comte revient à lui; il tire sa montre et s'écrie: «Bientôt dix heures!... je croyais n'être ici que depuis un moment!... c'est que j'avais un grand plaisir à vous écouter, brave Jacques.—Pas plus que moi, monsieur, à parler du temps passé,... mais vous arriverez bien tard à Bréville...—C'est vrai... Vos bois sont-ils sûrs?... c'est que j'ai une forte somme dans mon porte-feuille...—Dam', monsieur,... il n'arrive guère d'événemens; mais depuis quelques jours j'ai vu rôder dans les environs un drôle qui avait une singulière mine.... Si je le vois encore, je veux savoir ce qu'il fait par ici. Au reste, monsieur, pour que vous n'ayez rien à craindre, je vous accompagnerai jusqu'à Bréville.

»—Oh! merci... cela vous ferait rentrer trop tard... Je pense qu'on sera peut-être couché quand j'arriverai chez M. de Noirmont... il faudra déranger, éveiller tout le monde. Si je couchais ici, est-ce que cela ne vaudrait pas mieux? et demain matin je m'en irai tout à mon aise.—Pardieu, monsieur, c'est bien facile; j'ai là-haut une chambre et un lit toujours à la disposition d'un ami.—Cela ne vous causera aucun dérangement?—Aucun, monsieur.—Alors j'accepte votre hospitalité... J'éprouve du plaisir, Jacques, à coucher sous votre toit...—C'est ben de l'honneur pour moi, monsieur;... mais c'est drôle, vous me faites aussi l'effet d'une ancienne connaissance...—Dans quelques jours j'espère que vous viendrez me voir dans ma nouvelle propriété... et là... nous renouerons tout-à-fait connaissance. Mais il est tard, je ne veux pas vous empêcher de prendre du repos; moi-même je suis un peu las. Ma chère petite, veuillez m'enseigner ma chambre.—Je vais vous conduire, monsieur.—A demain, Jacques...—Dam', monsieur, il est possible que je sois déjà en course quand vous vous éveillerez.—N'importe, nous nous reverrons toujours.»

Le comte serre cordialement la main de Jacques, qui est tout ému de l'intérêt que lui témoigne l'étranger. Madeleine partage l'émotion de Jacques, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Elle conduit M. de Tergenne dans une chambre au premier, lui laisse une lumière, le salue avec respect et se retire; puis elle descend près de Jacques et lui dit: «Il a l'air bien aimable, ce monsieur... C'est singulier comme il paraissait avoir du plaisir à vous entendre parler de ma bienfaitrice... Je l'aimerais, rien qu'à cause de cela?—Allons, mon enfant, ce monsieur nous a fait veiller plus tard que de coutume. Couchez-vous; je vais aller en faire autant.»

Le plus profond silence règne dans la maison du garde, où chacun est livré au repos, lorsque Madeleine est éveillée par un bruit subit. Elle se retourne dans son lit, ne sachant pas elle-même ce qui l'a éveillée; bientôt elle se rendort.

Au bout de quelques minutes, un bruit nouveau la réveille; il lui semble entendre marcher légèrement dans sa chambre; elle n'ose remuer, mais elle entr'ouvre les yeux; la fenêtre est ouverte, un homme est appuyé tout contre. Madeleine va pousser un cri d'effroi, lorsque, cet homme se retournant, la lune lui permet de voir son visage; elle reconnaît le jeune marquis de Bréville.

Madeleine ne sait que penser, que faire; bientôt des pas se font entendre, quelqu'un vient doucement par le fond et dit à Armand: «C'est fini... cela a été tout seul... les clés sur les portes..., j'en étais sûr.... partons.»

On saute légèrement par la croisée, on repousse la fenêtre, les volets, et le bruit a cessé depuis long-temps, que Madeleine écoute et frémit encore: «C'était Armand, se dit elle, c'était bien lui... qu'était-il donc venu faire ici... dans la nuit... avec quelqu'un?... Mon Dieu!... Qu'est-ce que cela veut dire?...»

Madeleine se lève, s'approche de la fenêtre qui est entre-bâillée; elle se rappelle qu'avant de se coucher elle n'avait fait que pousser les volets sans les fermer, précaution qu'elle négligeait souvent, n'ayant jamais eu la moindre crainte des voleurs, et en poussant avec force, on a ouvert la fenêtre, mal fermée par une mauvaise espagnolette.

Madeleine referme sa fenêtre, ses volets; elle s'assied dans sa chambre; elle tremble encore, elle écoute toujours; un moment elle pense à aller avertir Jacques, mais elle s'arrête en se disant: «C'était Armand.... je l'ai bien reconnu... mais que venait-il faire? Mon Dieu, j'aurais dû le lui demander!...»