Avant qu'Armand ne réponde, Dufour s'écrie: «Voilà la promenade toute faite; j'aperçois M. de Tergenne qui entre dans la cour.—Vraiment!... ah! mon oncle est cruel,... ne pas laisser le temps d'aller au-devant de lui!...»
Le comte entre bientôt dans le salon. «Nous comptions aller à votre rencontre, dit M. de Noirmont.—Et moi, j'ai voulu vous éviter cette peine; d'ailleurs, vous ne m'auriez probablement pas été chercher où j'étais: j'ai passé la nuit dans votre voisinage...—Où donc cela?—Chez le garde Jacques.—Comme mon oncle est aimable! au lieu de revenir tout de suite nous voir, il couche chez des paysans.—Ma chère Emma, j'étais bien aise de causer avec ce Jacques... Tu ne peux pas comprendre mes raisons. Enfin, il m'a donné l'hospitalité pour la nuit.
»—Vous avez dû trouver chez lui une jeune fille? dit Ernestine.—Oui, madame, une jeune personne qu'on nomme Madeleine et qui a l'air assez intéressant; mais je ne sais ce qui lui était arrivé ce matin, elle était singulièrement troublée: il y avait dans ses traits quelque chose d'extraordinaire... Enfin, me voici. Grâce au ciel, j'ai terminé mes affaires. Voyons, M. de Noirmont, nous allons d'abord solder notre compte;... j'ai là vos quatre-vingt mille francs...—Vous me les donnerez chez le notaire en prenant l'acte de vente.—Qu'importe, chez le notaire ou ici? j'aime autant me débarrasser tout de suite de cette somme...»
Le comte fouille à sa poche et en tire un porte-feuille. Armand s'est assis dans l'embrasure d'une croisée; il feint de regarder la campagne.
M. de Tergenne ouvre son porte-feuille en disant: «Savez-vous que si on m'eût volé dans le bois, on n'aurait pas fait une mauvaise journée? et si je... si... eh bien!...
»—Qu'avez-vous donc, monsieur le comte? vous pâlissez... dit M. de Noirmont.
»—Mais, voilà qui est bien singulier;... je ne trouve plus mes billets de banque!...—O mon Dieu!—J'ai beau regarder... Voici bien les trois lettres que j'avais aussi dans ce porte-feuille... mais les quatre-vingt mille francs n'y sont plus.—Grand Dieu! on vous aurait volé?... Voyez, voyez donc dans votre poche...»
Le comte fouille dans sa poche; chacun l'entoure, on attend avec anxiété le résultat de ses recherches. Armand seul est resté dans l'embrasure de la fenêtre. Mais le comte se fouille en vain; il ne retrouve pas ses billets. La consternation se peint sur tous les visages, lorsque le comte s'écrie:
«Attendez;... je me rappelle,... hier au soir, chez Jacques, lorsque je fus seul dans ma chambre, j'examinai divers papiers qui étaient dans ma poche; alors j'avais encore mes quatre-vingt mille francs, j'en suis bien certain: j'ai compté les billets, pour m'assurer si en route je n'en avais pas perdu. Probablement qu'au lieu de les remettre dans mon porte-feuille, je les ai laissés sur la table. Il faut bien que ce soit arrivé ainsi; car ce matin j'ai remis mon porte-feuille dans ma poche, et ne me suis ni arrêté ni reposé pour venir jusqu'ici.
»—Ah! je respire, dit Ernestine; alors, monsieur le comte, vous n'avez rien à craindre, vous retrouverez votre argent.