La société se retire. Dufour suit Victor en maudissant l'écarté et en répétant: «Perdre douze francs!... dans une soirée à la campagne... ça n'a pas le sens commun... Mais aussi ce M. Montrésor a un bonheur insolent!—S'il a du bonheur, il a bien de la patience; je t'aurais jeté les cartes au nez, moi, quand tu disais: Ah! vous avez trois points!... et comment les avez vous faits!...—C'est ça, il faut perdre et ne rien dire.—Il ne faut pas avoir l'air de croire que l'on vous triche... J'espère que tu ne suspectes pas l'honnêteté de ce monsieur...—Non, certainement... mais...—Mais, si tu avais joué avec Saint-Elme, tu aurais pensé qu'il filait les cartes...—C'est possible.—Ainsi quelqu'un d'honnête doit craindre d'avoir une veine à l'écarté en jouant avec des gens méfiants comme toi!...—Laissons cela. Voilà la petite Madeleine établie ici, et j'en suis bien aise pour elle... Pourtant je prévois ce qui va arriver.—Qu'est-ce qui va arriver?—Tu n'as donc pas deviné?—Non; je ne suis pas si malin que toi.—Cette jeune fille est amoureuse d'Armand de Bréville, son ami d'enfance; c'est cet amour-là qui lui donnait un si grand désir de revenir ici; et, à présent, pour peu qu'Armand l'aime par souvenir, la petite succombera... et cætera, et cætera.—Elles sont jolies tes conjectures! Cette jeune fille était amoureuse d'Armand qu'elle a quitté à onze ans... y penses-tu?—Eh! eh!... à onze ans... un petit camarade avec qui on est sans cesse... ça s'est vu;... il y a des petites filles si précoces... J'ai eu une cousine qui est morte de jalousie à trois ans; et de qui était-elle jalouse? d'un chat que l'on caressait plus qu'elle.—Dufour, je crois que tu te trompes. Il est possible que maintenant Madeleine devienne éprise d'Armand... et ce ne serait pas fort heureux pour elle... Mais qu'elle l'ait aimé jadis autrement que d'amitié... allons donc!... c'étaient des enfants.—Justement. Rappelle-toi la chanson: L'Amour est un enfant trompeur.»
CHAPITRE IV.
Comment cela commence.
Plusieurs jours se sont écoulés depuis que Madeleine habite de nouveau la maison où fut élevée son enfance. M. de Noirmont traite la jeune fille avec moins de froideur, et, sans lui témoigner précisément de l'amitié, ne montre plus de mécontentement de la voir établie près de sa femme. Mais aussi, sans avoir cette basse flatterie, cette complaisance servile que tant de gens emploient pour se faire bien venir des personnes dont ils ont besoin, Madeleine sait être utile, agréable, et trouve moyen de se faire aimer chacun. Bonne avec tout le monde, d'une douceur qui charme, d'une humeur toujours égale, Madeleine a reçu de la nature un sentiment des convenances, qui lui tient lieu de ce qui manque à son éducation. Ne voulant pas descendre au salon lorsqu'il y a beaucoup de monde, quand elle y est, Madeleine se place modestement à l'écart; il faut que l'amitié aille l'y chercher; et pourtant, quoique timide, elle n'est point empruntée et gauche pour répondre lorsqu'on cause avec elle. Mais, poussant la discrétion à l'excès, elle n'oserait s'approcher même d'Ernestine, lorsque celle-ci parle avec quelqu'un. Enfin, contente d'être près de ceux qu'elle aime, Madeleine s'occupe toujours d'eux et jamais d'elle. Les hommes la laissent se tenir à l'écart, parce qu'elle n'est pas jolie; mais aussi les femmes font son éloge.
Victor commence à se plaire à Bréville; il s'est habitué aux manières prétentieuses de M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin s'apercevoir que, sans être chasseur, on peut avoir quelque mérite. D'ailleurs Victor sait jouer aux échecs, et cela procure un grand plaisir au beau-frère d'Armand. Les petites scènes que madame Montrésor fait à son époux, les distractions de M. Pomard, la gaîté de sa sœur, la présence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme. La campagne même lui semble plus belle. Enfin, si les premières journées passées chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent trop courtes. Ce changement peut-il s'opérer sans cause? Peut-être Victor cède-t-il à ce qu'il éprouve sans le rechercher encore? Il y a des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous sommes tout étonnés qu'ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas remarqué leur commencement.
Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d'Ernestine, une douce intimité s'est établie entre lui et la sœur d'Armand; il a cessé d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son frère. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est qu'une connaissance. De son côté, Victor trouve madame de Noirmont beaucoup plus aimable qu'il ne l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne se sont cependant rien dit de plus direct qu'auparavant; mais il n'y a pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l'on se convient, cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la bouche.
Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans savoir quelquefois où conduira le chemin que l'on prend; mais quand les gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans les prairies, s'enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne l'envie de rentrer. C'est à regret que l'on retourne au logis; mais en y rentrant on se dit: «Nous tâcherons d'aller plus loin demain.»
Ces trois personnes éprouvent un charme secret à être ensemble et rien qu'ensemble, car la promenade a bien moins d'attraits pour elles lorsqu'un voisin ou une voisine les accompagne; alors on rentre plus tôt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la conversation ne roule que sur les sites que l'on voit, sur les lieux que l'on parcourt. Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser que l'esprit soit occupé d'autre chose; mais à défaut de l'esprit, le cœur parle quelquefois. Lorsqu'après avoir marché quelque temps séparés, Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le serre d'abord légèrement, puis tendrement contre le sien. Cette action fait battre son cœur plus vite et baisser les yeux à celle qui cause son émotion.
Victor comprend pourquoi maintenant le séjour de la campagne lui semble plus agréable. Madame de Noirmont lui plaît; il ne se dit pas encore qu'il en est amoureux, mais il se répète souvent: «J'aimerais bien cette femme-là!» et à force de se dire: «J'aimerais bien!» on aime déjà beaucoup.
«Mais à quoi me servirait de l'aimer, se dit encore Victor; Ernestine est une femme trop pénétrée de ses devoirs!... je n'en serais jamais plus avancé. Je crois bien que je ne lui déplais pas;... mais de là à être aimé il y a loin... Je serais bien heureux si elle m'aimait!... il me semble que cela me suffirait... Ce que j'éprouve pour elle n'est plus comme tous ces amours que j'ai ressentis,... et je crois qu'il est plus doux d'aimer que de ne faire que désirer.»