De son côté, Ernestine éprouvait un changement dont elle ne se rendait pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect; charmée de ne plus connaître l'ennui, il lui semblait jouir d'une nouvelle existence, dans laquelle les journées, jadis si longues, s'écoulaient avec une étonnante rapidité. Occupée d'un sentiment où elle ne voyait pas encore de mal, mais où elle était étonnée de trouver tant de douceur, elle se demandait quelquefois ce qu'elle avait,... ce qui lui était arrivé pour n'être plus la même. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu l'amour: mariée à dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n'avait vu M. de Noirmont que deux fois lorsqu'il devint son époux, et M. de Noirmont n'était pas de ces hommes à inspirer sur-le-champ une passion; d'ailleurs il ne s'inquiétait nullement de faire naître un tendre sentiment dans le cœur de celle qu'il prenait pour femme. Satisfait de savoir qu'elle était bien née, bien élevée, M. de Noirmont n'avait jamais pensé qu'il pût manquer la moindre chose à son bonheur et à celui de son épouse. Il y a, en effet, des femmes qu'un mariage de convenance peut rendre heureuses, et dont le cœur ne conçoit pas un amour qui cause des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes! plus heureux ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs affections.

Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer; elle éprouve du plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-maître, ni l'air suffisant de quelqu'un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre: si elle pensait que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor; mais une femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser de l'être, se fie tellement à sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger. Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme: on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à interroger son cœur; quand on le fait, la blessure existe, et il est souvent trop tard pour la guérir!

Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu'il ne fixe pas tendrement, dont il n'épie point le moindre regard, est-ce seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux? Elle sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras. Pauvre Madeleine! elle n'est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour l'empêcher d'aimer?

Un mari qui va souvent à la chasse et laisse sa femme en compagnie avec des jeunes gens montre une bien grande confiance à son épouse, sans doute, c'est surtout alors qu'il est beau de ne pas en abuser! mais laisser quelqu'un exposé à la séduction d'un sentiment qu'on ne lui a pas appris à connaître,... c'est maladroit. Il y a des maris qui, par calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se flattant qu'elles auront moins de goût pour ce qui leur procure moins de plaisir; c'est très-mal calculé: il y a d'ailleurs chez les dames un instinct secret qui leur fait deviner quand elles n'en savent pas assez.

Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine; car, devant le monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.

Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu'il regarde, mais qu'il lit peu. Il va s'asseoir dans les endroits que madame de Noirmont affectionne, espérant qu'elle y viendra, et son attente n'est pas toujours trompée; on ne se dit que quelques mots,... bien indifférents encore;... mais la manière de les dire donne du prix aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu'elle s'éloigne après un court entretien, Victor soupire et répète: «C'est étonnant comme j'aimerais cette femme-là!» puis, en se retournant, il aperçoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours du côté où le jeune homme va lire. Alors Victor va s'asseoir près de la jeune fille, et il passe des heures entières à causer avec elle, parce qu'elle lui parle d'Ernestine.

«Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici?» dit un matin Dufour à son ami.—Non, plus j'habite cette campagne et plus je m'y plais.... Dans les premiers jours, cette existence tranquille m'effrayait,.... maintenant elle me charme;... il me semble que je passerais volontiers ma vie ici.—Oh! la vie!.... tu donnes toujours dans les extrêmes!... Moi, je suis content, je fais de bonnes études!... Toi, je ne sais trop ce que tu étudies,.... à moins que.... Tu te promènes souvent avec madame de Noirmont....—Avec cette dame et Madeleine.—Ah! oui!... je sais bien que Madeleine est là... Elle aime beaucoup la promenade, cette dame...—Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on se promène quand on habite la campagne?...—Rien, certainement; mais son mari aime terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu'il chasse?—Dufour, j'espère que tu ne vas pas faire encore de méchantes conjectures; elles seraient fort déplacées.—Oh! ne te fâche pas;... je plaisante, voilà tout.—Il y a des choses sur lesquelles il ne faut pas même plaisanter!...—Je comprends... c'est que c'est sérieux.—Madame de Noirmont est la vertu même, et je ne souffrirai pas que...—Voilà la première fois que je t'entends affirmer pareille chose!... Je ne demande pas mieux!... Au reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme parler, briller, trancher!... et M. de Noirmont répéter qu'il n'a jamais été trompé de sa vie... C'est bien hardi de dire cela!... ces pauvres maris!...—Ah! Dufour, tu es ennuyeux.—Ha ça! qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui? je ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien conjugal;... et pourtant je t'approuve,... parce que... enfin j'ai trente-quatre ans, et je ne serais pas trop éloigné de...—Tu penses à te marier?—Mais sans y penser... si je rencontrais un parti convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara Pomard?—Pas mal,... une bonne figure réjouie!...—Oh! une bonne figure réjouie!... Il semble que tu parles d'un Bacchus!... Elle a le nez très-fin, très-bien fait.—Est-ce que tu veux l'épouser à cause de son nez?—Je ne dis pas encore que je veux l'épouser;.... mais si le parti était sortable.... on pourrait voir... D'abord l'âge serait convenable, elle a vingt-neuf ans; elle me fait l'effet d'une bonne ménagère... Je dis elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en rapporter à l'air... Tâche donc,.... sans faire semblant de rien,... de t'informer, de savoir ce qu'elle aura de dot... Surtout, pas d'indiscrétion!... Je ne suis pas homme à épouser chat en poche... Quand je me marierai, c'est que je saurai parfaitement à qui j'aurai affaire... Mais chut!... Voilà Armand.»

Le jeune Bréville annonce à ces messieurs qu'une lettre qu'il vient de recevoir, le force à aller passer quelques jours à Paris. «J'espère que vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour,» dit Armand.

«Oui certainement, répond Dufour; j'ai encore beaucoup d'études à faire, et Victor me parlait tout à l'heure du plaisir qu'il goûtait ici...

»Mais nous serons peut-être indiscrets en restant encore!» dit Victor en hésitant.