Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu'il venait de courir ayant excité son courage, il ne s'effraya pas à l'idée d'être sans asile et sans amis dans une ville qu'il ne connaissait point. Une nuit en plein air n'était pas une nouveauté pour lui. Après l'heure de la rosée, il n'y a point d'alcove où l'on soit mieux que sous le ciel de Palerme. Cicio vit d'ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus sur des dalles, et qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin isolé pour s'y établir avec sa chèvre. Un banc de bois s'offrit à lui devant la porte du couvent delle Stimmate. Il s'y étendit sur le côté en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste, et il ferma les yeux après avoir récité sa prière. Mais les émotions de la journée avaient échauffé ses esprits; le sommeil s'approchait, amené par la fatigue, et s'enfuyait aussitôt, repoussé bien loin par l'image horrible de l'étranger nageant dans son sang.

—Dieu puissant, s'écria Cicio, c'est dans ma conscience que le temperino a porté le coup funeste. La malédiction de la bonne femme pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et l'air que je respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d'apaiser le courroux du ciel! Ma chère Angélica n'épouserait pas un garçon dévoré de remords. Amour, conseille-moi!

—J'entends l'accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se lamente ainsi dans l'obscurité?

Cicio vit approcher de lui un vieux père capucin qui sortait du couvent des Stimmate.

—C'est moi, Cicio le chevrier, répondit-il; ô mon père, ayez pitié d'un compatriote, et dites une prière en faveur d'un pécheur au désespoir.

—Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit pour un garçon si jeune encore. Calme-toi. J'ai ouï parler de tes malheurs, et j'y veux porter remède. Au lieu de courir le pays et d'aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chère Sceragusa et venir demander un asile et des consolations au couvent des capucins. Mais au diable le passé! songeons au présent. Tu es un pécheur au désespoir, dis-tu? Eh! mon garçon, je le crois bien; il n'y a rien comme la belle étoile et la faim pour rendre lourds les péchés. Que ton estomac s'emplisse d'un bon souper, que tes membres s'étendent dans un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience. Viens avec moi hors des murs. Quittons cette grande ville, et tout en cheminant, tu me raconteras tes infortunes.

Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en marchant le récit fidèle de ses aventures depuis la rencontre du notaire Mast'-André dans les eaux de l'Anapo, jusqu'à la taillade inclusivement.

—Saint-Christophe, s'écria le moine, ayez pitié de nous! Une taillade au visage, deux Anglais dévalisés! ce ne sont plus de simples péchés, mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-là, sans quoi tu es perdu dans ce monde et dans l'autre.

—Hélas! mon père, répondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et je voudrais, en effet, changer de vie; mais comment reconquérir ma bonne réputation? Comment faire pour me réconcilier avec la justice? En m'accusant d'un crime dont j'étais innocent, on m'a forcé à devenir criminel.

—Ecoute-moi, mon garçon, reprit le capucin: avec une absolution du confesseur, la paix sera bientôt signée entre le ciel et ta conscience, puisque je te vois touché d'un repentir sincère. La clémence du seigneur va vite en besogne quand on l'implore du fond de son âme, Si les hommes étaient aussi généreux que le bon Dieu, on s'en trouverait mieux sur cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tâcherai d'obtenir ta grâce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants. Fais-toi capucin; entre dans notre excellent couvent, dont le séjour délicieux et les beaux jardins sont l'ornement de notre chère Syracuse, et tu es sauvé.