Je ne comprenais pas bien encore, mais cette mâle résignation me tenait l'âme en suspens.
«On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant effort pour affermir sa voix qui tremblait. On ne m'a jamais aimé. Moi, j'aimais bien: je n'aimerai qu'une fois. Elle était le génie que j'aurais eu. Je ne parviendrai pas.»
«Je lui serrai les mains en silence.
«Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon cœur. Nous avons dit cela, le père et moi. Le père s'y connaît, moi aussi. Nous allons reparler de vous.... Elle était ma volonté, ma force et mon avenir. Un jour j'ai espéré; ce jour-là j'ai rêvé un tableau; je l'ai vu dans ma pensée éblouie. Je l'ai peint depuis, c'est le seul; il était beau, quoique je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brûlé. Personne ne l'a vu. Maintenant, je découpe mon deuil: du noir sur du blanc, comme les tentures funèbres qui sont noires. A quoi me servirait la gloire?
—La gloire remplace l'amour, voulus-je dire.
—Non, c'est une erreur: la gloire n'est bonne que dans l'amour. C'est pour l'idole qu'on veut la parure et la couronne. Rien ne vaut que par le bonheur. Tout se flétrit quand l'espoir s'en va. Je ne veux plus peindre.»
«Il me montra du doigt la seconde fenêtre éclairée:
«C'est là qu'elle est, reprit-il, avec ses enfants. Elle a vingt ans, elle est belle et bonne comme Annette. Elle a pleuré de ne pas pouvoir m'aimer. Il y a deux ans que je ne l'ai vue, mais je viens tous les soirs. Je connais ses petits enfants. J'ai été des mois avant de pouvoir les aimer. Maintenant je les aime.»
Il se tut. Un mouvement se fit dans la chambre éclairée. Sur les rideaux, une silhouette s'accusa. Je sentis que Philippe frémissait entre mes bras.
«Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est l'ombre du bonheur. Toute la création est là pour moi, et je ne vois plus d'autre vérité.»