Je ne pus me retenir de sauter à son cou. Il me pressa sur son cœur en un long et paternel embrassement.
«Vous êtes un cher jeune homme, reprit-il, et le mari d'Annette sera le plus aimé de mes fils. Elle m'a rapporté ce que vous vous êtes dit hier. Vous vous aimez saintement, et que faudrait-il, mon Dieu, pour que cet amour fût la consolation de ma dernière heure?»
Nous nous aimions, en effet, nous nous aimions saintement, s'il est vrai que l'amour parfait soit une sainte chose; mais que pouvait lui avoir rapporté Annette? Peut-être ce que nous nous étions dit sans parler. Je ne l'ai jamais interrogée à ce sujet, parce qu'il est entre nous des choses qui n'ont pas encore été exprimées, mais il arriva plus d'une fois dans les semaines qui suivirent que Philippe et M. Laïs firent des allusions à nos entretiens. Je répète que nos entretiens furent très longtemps de silencieux tête-à-tête, coupés par des observations si frivoles qu'il semblait y avoir gageure ou parti-pris. Ce que je pensais tout bas quand j'étais seul, moi qui n'avais point de confident, Annette le pensait tout haut devant son père et son frère. Elle traduisait en langage vulgaire le bizarre idiome de notre bonheur.
Il y avait, du reste, quelque chose de semblable en moi. Jamais ces entrevues muettes et insignifiantes en apparence ne me laissèrent un vide dans l'esprit ni dans le cœur. Et quand la langue d'aimer nous fut donnée, il nous parut que nous répétions les mélodies déjà connues d'un répertoire charmant. Ce fut du plaisir de plus, mais cela n'ajouta rien au bonheur.
M. Laïs aborda enfin, cette fois, les questions principales et sur lesquelles, avec tout autre que lui, j'aurais été renvoyé avec boules noires. J'entends parler de ma situation de fils de famille mineur et de la dépendance complète où j'étais sous le rapport pécuniaire. J'arrangeais cela de mon mieux sans rien avancer cependant qui ne fût rigoureusement vrai. Je mis en avant la tante Renotte, ma protectrice, et l'excellent naturel de mes parents. M. Laïs, esprit naïf et large, mais fin, toutes les fois qu'il consentait à fixer sur un objet l'œil de son intelligence, me montra qu'il voyait les endroits faibles de mon explication. Mais pour répéter un mot qui est écrit déjà, il me montra aussi qu'il était complice. Annette avait dit: Je veux, et Annette était reine.
Il fut convenu entre nous que je solliciterais sur-le-champ le consentement de mon père. Comme je me faisais fort de l'obtenir, et cela de la meilleure foi du monde, M. Laïs secoua la tête et murmura:
«Nous sommes des étrangers, des étrangers pauvres. On dit que les Bretons sont fiers et qu'ils sont obstinés. Tout ceci est entre les mains de Dieu.
—Vous êtes ici chez vous, monsieur de Kervigné, ajouta-t-il en se redressant avec une solennelle dignité. Je mets ma fille sous la garde de votre amour et de votre bonheur.»
Nous dînâmes ensemble ce jour-là. Le repas fut triste. J'appris qu'Annette et Philippe étaient allés ensemble au tombeau de leur mère.
Après le repas, qui finit de bonne heure, à cause du spectacle, Annette me dit: