Je décachetai la première tout en marchant. Elle était de ma mère et antérieure aux événements. Elle me demandait je ne sais quels jouets pour les petits, des remèdes contre la gourme, et l'eau du docteur Calomel qui empêche les cheveux de blanchir. C'était pour ma sœur. Julie avait les cheveux blancs, tant elle prenait au sérieux les soucis du ménage. Mais le marquis se maintenait dans un état surprenant de conservation. Il avait pris son parti: c'était un philosophe.

La seconde était de l'oncle Bélébon et se disait écrite sous la dictée de mon père. Elle répondait à la dépêche du président. Mon père n'aimait pas prendre la plume; sans aucun doute il avait dicté, mais l'oncle Bélébon, secrétaire infidèle, avait mis son style à la place de celui de mon père. C'était sec, c'était raide, cela visait même à l'imbécile esprit qui avait fait la réputation de l'oncle Bélébon dans la famille. Il ne faut qu'une lettre comme celle-là pour pousser un enfant à la révolte par la colère.

Je ne regarde pas que ma conduite ait besoin d'excuse. J'ai péché dans les détails; le fond même de ma vie me semble à l'abri de tout reproche grave. Ce n'est donc pas pour m'excuser que je consigne ici l'observation qui précède. Je le prouve en ajoutant que le post-scriptum, tout entier de la main de mon père et ajouté en cachette de l'oncle Bélébon, démentait le style de la lettre. Le post-scriptum, était ainsi conçu:

«Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes! L'oncle a arrangé l'écriture ci-dessus et d'autre part. Je ne suis pas fâché du tout que tu voies combien nous sommes mécontents. Je t'avais pourtant parlé au sujet des mésalliances. Tu sens, c'est comme si tu chantais. Mais, à tout péché miséricorde, chevalier. Aie bon appétit, si tu n'as pas bonne conscience. Tu aurais redemandé de notre potage d'hier; il est descendu droit dans mes bottes! Madame n'est pas trop mal, quoique contrariée, rapport à toi. Julie est toute chose. Les tantes vont t'écrire. Mon gendre te salue. Nous avons des nouvelles de Gérard: il va passer colonel. Tu vas me faire l'amitié, aussitôt la présente reçue, d'aller retenir ta place à la malle-poste. La chasse est ouverte d'avant-hier; tu trouveras un pâté de perdreaux. A la soupe! Ton père qui t'aime.

»KERVIGNÉ.»

Il signait à la grande mode des vrais gentilshommes: Kervigné tout court. Le roi signait Louis. Sauvagel signe baron, à moins qu'Aurélie ne l'ait fait vicomte depuis le temps.

Il était tout entier dans ces quelques lignes, mon pauvre bonhomme de père. Depuis bien longtemps il n'avait fait pareille dépense épistolaire. Je fus réconforté comme si j'eusse reçu une franche et chaude poignée de main.

«Mon cher frère,

«Il est, en vérité, des choses qui ne sont pas croyables. J'ai la migraine et ma névralgie depuis que nous avons reçu la lettre de M. le vicomte de Kervigné. Comment Mme de Kervigné ne t'a-t-elle pas sauvé de ce précipice? Ah! René! avec tes principes et sachant combien j'ai de peine dans mon ménage! L'argent que tu engloutis dans ces gouffres de la dépravation nourrirait et vêtirait mes enfants pendant six mois! Il faut que Mme de Kervigné t'ait laissé trop de liberté. Je ne l'accuse pas, mais on dit qu'elle est légère et dépensière. On ajoute qu'elle a pourtant deux enfants dont l'un a tiré à la conscription et dont l'autre est en âge d'être mariée. Jamais tu n'en as ouvert la bouche. Mais du reste, tu as fait de même pour tout. Ma tante Renotte prétendait que tu travaillais trop; moi je devinais le fin mot. Et d'abord, j'avais toujours été opposée à ce voyage. Le marquis m'en a dit de belles sur ce Paris! Et tu vas justement choisir une comédienne! la fille d'un schismatique! Je te préviens qu'on emploiera avec toi tous les moyens de rigueur, si la douceur ne réussit pas. Nous sommes furieux. Maman aura beau prêcher l'indulgence! Et encore, maman est outrée de ce que ce soit avec une schismatique. Si tu me réponds avant de partir, dis-moi quel âge elle a et quelle femme c'est. On prétend que le président... Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frère, on se noircit les doigts en écrivant aux mauvais sujets. Sois gentil. Ecoute la voix de la raison. Les plus courtes folies sont les meilleures. Reviens vite, je serai encore ta sœur et amie.

JULIE,