»MARQUISE DE TREFONTAINE.»

Celle-là signait: marquise. Elle était pointue ma pauvre petite sœur, et j'ai connu de plus larges cœurs que le sien.

Mais la lettre avait aussi un post-scriptum.

«Je m'étais pourtant levé à cinq heures du matin le jour de ton départ! Tu as donc la tête bien dure! Comédienne, c'est mauvais; schismatique, c'est absurde. On se marie, en Bretagne, après la guerre. Parbleu! tu auras le temps d'être marié! Il y a des machines qui sont des grelots. Comédienne! schismatique? Tu pourrais entendre d'ici le tapage que le tonton Bélébon fait avec ces deux mots-là! On les a appris à Charlot et à Mimi! Schismatique! comédienne! J'en ai la tête rompue. Règle générale: ne jamais s'adresser à la maîtresse du président chez qui on prend ses repas. Est-ce que la brune Aurélie est décidément réformée? Hélas je te parle de vingt ans! Voilà une affaire commode! et honorable! et sans danger! Ni comédienne ni schismatique, celle-là! Païenne! à la bonne heure! Les païens ne sont jamais hérétiques. A propos, la tante Renotte a consulté la Poule Noire de Landevan; tu auras de ses nouvelles. A cause de ta liaison avec la schismatique, la Poule Noire a pronostiqué les plus affreux malheurs. Tu seras lapidé, s'il y a une maladie sur les bestiaux, cette année. Je ne plaisante pas, tu le sais bien. Si la Poule Noire me prenait à tic, je m'expatrierais. Reviens, crois-moi. Envoie au diable le schisme et la comédie. Et brûle ma lettre.

»TREFONTAINE.»

Je restai un instant pensif après la lecture de cette missive. Sous son scepticisme de vaincu, mon beau-frère était un honnête homme et même un bon cœur. Je l'avais comparé souvent chez nous à un souverain détrôné à qui l'on rend encore de grands honneurs à l'étranger. On lui fourrait beaucoup à la maison; il se laissait faire plutôt qu'il n'intriguait. Sa femme et lui s'aimaient à coups d'épingles. On l'accusait d'avoir affaire trop souvent à Nantes, pays de perdition, et d'y risquer encore de temps en temps de sourdes fredaines. Il vieillissait; moins naïf que la présidente ou moins effronté, il n'osait dire le contraire, mais, en avalant les jours, il faisait la grimace. C'était bien un mâle d'Aurélie.

Quant à la Poule Noire, oubliez que nous sommes au dix-neuvième siècle. Entre Landevan et Auray, il y a une lande où les cailloux sont des âmes. Pour s'en assurer, il suffit de traverser cette lande vers minuit, la veille de Noël. A minuit moins le quart, une voix s'élève vers l'est où est le grand men-hir de Loch-Eltas, et toutes les pierres éparses dans la bruyère s'animent en poussant un long soupir. Comme toutes les gouttes tombées d'une averse vont à la rigole pour former un torrent, elles se précipitent vers le sentier qu'elles ont fait. Elles ne mettent qu'un quart d'heure pour gagner la paroisse de Sainte-Anne d'Auray où tinte le dernier son de la messe nocturne. Elles s'arrêtent sur la place où se tient le marché des médailles et des amulettes. Comme elles n'ont pas fini leur temps de purgatoire, il ne leur est pas permis de franchir les portes de l'église. Mais le saint sacrifice sera pour elles tout de même, car à la messe de minuit les portes de l'église de Sainte-Anne ne se ferment jamais.

Elles sont là, foule immense et muette, partout où il y a place, le long des chemins, dans les vergers, sur la prairie. Vous les prendriez parfois pour cette brume que la lune pleine arrache aux sillons mouillés. Chaque année leur cohue augmente, car le monde vieillit, et les hommes ne deviennent point meilleurs. L'hiver dernier, la procession interminable déroulait ses anneaux par-dessus la montagne et s'en allait grouillant jusqu'aux prés gras qui entourent le grand étang du Cosquer.

Croient-ils donc à cela, vraiment, ces pauvres gens? Oui, belle dame. Ils y croient dur comme fer. Mais serais-je indiscret en vous demandant combien il y a de semaines que vous ne croyez plus aux tables tournantes?

Déjà deux ans! La mode en est passée. Eh bien! là-bas, la mode est entêtée comme une bretonne. Elle ne passe jamais. Voilà mille ans et plus que les cailloux de Landevan vont entendre la messe de minuit, quelque temps qu'il fasse, à l'église de Sainte-Anne d'Auray.