Il n'y avait à parler que Joson Michais, et Joson Michais ne parlait qu'à son cheval. Son cheval, qui était le moins bon des trois, commençait à renifler et la distance s'élargissait entre lui et les nôtres, qui restaient frais comme au sortir de l'écurie. Joson, voyant que le français n'y pouvait rien, se mit à parler breton. Son cheval était normand; on ne s'entendit pas; ce que, voyant, Joson Michais accomplit la promesse déjà faite et prodigua de l'avancement, à l'aide d'un bon bâton de houx qu'il avait en guise de cravache. Le Normand parut ne point goûter ce nouveau langage et donna des embardées, selon l'expression de Joson, qui mirent le cou de ce dernier en péril.
«Nâge, banian! Avant partout, méchant balaou! c'est-il çâ une embarcation? Je vas t'en casser une, faut dire la vérité, gendarme!»
Nous apercevions les lumières de Saint-Cyr.
«Est-ce loin encore? demandai-je.
—Auprès de Neauphle-le-Château: cinq lieues.
—Il y a un couvent dont la supérieure est la cousine de la présidente.»
Mon cheval eut de la cravache et bondit comme un cerf.
Mais, à ce moment, nous entendîmes derrière nous un cri de détresse. Joson Michais avait lassé la patience de son normand qui, fournissant une dernière et triomphante embardée, l'avait lancé par-dessus ses oreilles, sur la route, à une demi-douzaine de pas en avant.
Cela fait, le méchant balaou se tenait tranquille et broutait même quelques brins d'herbe sur le bord du fossé. Joson hurlait comme un diable. Il traitait sa monture de caïman, de merluche, de Savoyard, de Malgache, de Nantais, de calfat et même de commissaire, ce qui est la suprême injure. Le banian n'y prenait point garde et jouissait modestement de sa victoire. Nous fûmes obligés de mettre pied à terre. Joson prétendait avoir le cou démoli et les deux jambes cassées.
«Quoique ça, grondait-il pendant que nous le relevions chacun par une aisselle, c'est pas fond de sable, ici, ni de vase non plus, j'ne mens point! Roches partout, coraux, cailloux, coquillages. J'ai touché en grand, quoi! Portez-moi jusqu'à cette girafe de soldat-marin que je le saborde! Foi de Dieu! c'est çà un coup de mer! Sans vous commander, notre monsié Gérard, nous sommes ici en rade d'une paroisse, rapport aux feux qui paraissent là au sur-sur-ouâ de nous, dans le vent. Mettez-moi à la buvette.»