Au train dont nous allions naguère, nous aurions traversé Saint-Cyr comme Versailles, sans dire gare, et il y a dix à parier contre un que nous n'eussions point aperçu l'élégante calèche qui stationnait, toute attelée, dans la cour du meilleur cabaret du pays. A quelque chose malheur est bon: cette calèche était celle d'Aurélie.
Le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans la salle basse du cabaret fut le corps d'Annette. Je dis le corps: elle était étendue comme une morte, sur un matelas, au milieu de la chambre. Des routiers et des paysans formaient autour d'elle un cercle bavard. Aurélie, agenouillée auprès d'elle, se tordait les mains, et derrière Aurélie, il y avait une espèce de frater qui choisissait une lancette dans une trousse.
Je vis cela du dehors, et je ne sais comment. Si j'en croyais la forme bizarre de mon souvenir, je dirais que je vis Annette au travers du groupe qui me la cachait. Comme je franchissais le seuil, tête baissée, un homme me barra le passage. Je le saisis des deux mains aux cheveux, et sa tête sonna sur le pavé derrière moi. Je ne me retournai point. C'était Laroche.
Quand Aurélie m'aperçut, elle poussa un grand cri. Ses jambes tremblaient et l'on entendait ses genoux se choquer sous sa robe. Je devais être effrayant à voir. Elle eut peur d'être tuée.
«Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'écria-t-elle. Je jure que je ne lui ai pas fait de mal!»
Je ne l'écoutais pas. Je ne sais pas si je la voyais. Je tombai de mon haut sur mes deux genoux et je regardai la figure blême d'Annette.
J'étais convaincu que j'avais une morte devant les yeux. Je ne pleurai point. J'étais assez calme, je n'avais ni le pouvoir ni l'envie d'interroger: il me semblait si aisé de la rejoindre, et si impossible de rester dans la vie où elle n'était plus!
Seulement, j'étais comme un enfant qui s'attarde à un spectacle que le hasard lui présente sur la route. Je voulais la voir encore et la contempler si admirablement belle dans sa pâleur. Ces gens qui continuaient de radoter autour d'elle les stupides commérages du cabaret campagnard me gênaient. Je m'impatientais à les entendre interroger, sans se lasser, leur mutuelle ignorance, parler de la justice et des gendarmes, proposer chacun son remède et dire avec prolixité ce qu'on aurait dû faire. Pour moi, elle était morte de notre séparation, comme j'en serais mort moi-même si je n'avais eu le devoir de la poursuivre et de la sauver. Que faire à cela? Une chose m'étonnait, c'est qu'on ne me laissait point seul avec elle. Qui donc avait droit d'être là, excepté moi? J'avais l'intention formelle de chasser tout ce monde et d'ordonner en homme qui doit être obéi, mais je ne disais rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu'à force de regarder, j'allais retrouver son sourire dans les lignes immobiles de ce visage livide.
J'entendis le chirurgien villageois qui demandait du linge et une cuvette. Je ne compris son intention qu'en voyant reluire l'acier auprès du bras d'Annette. J'écartai le bonhomme sans effort et sans colère, je lui dis:
«Elle n'a plus de sang.»