C'est toujours ce dernier sourire que je vois quand je pense à mon frère.

En partant, il me donna rendez-vous à Paris chez M. Laïs.

Moi non plus je ne croyais pas à la Poule-Noire! Encore maintenant, je ne crois pas plus à la pauvre sibylle de Landeven qu'à ces autres prophétesses dont les antres bien meublés sont encombrés chaque jour de Parisiens et de Parisiennes, formant partie intégrante de la population la plus éclairée de l'univers. Car Paris, superstitieux au moins autant que Quimper-Corentin, passe sa vie à consulter des somnambules et à se laisser dire, pour vingt-cinq sous, au Vaudeville, pour deux sous, dans un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit, galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est la prétention de Paris! Les ânes eux-mêmes y braient avec finesse.

Je ne crois pas à la Poule-Noire; je ne crois qu'en Dieu. La Poule-Noire avait parlé au hasard, comme elles font toutes. Seulement les malheurs vont en troupe. Le bataillon des malheurs passa, frappant à droite et à gauche, dans le rayon indiqué par elle. Ce fut étrange, ce fut terrible au point qu'on ne saurait blâmer les esprits ignorants et faibles, qui restèrent effrayés de la coïncidence.

Nous partîmes, Annette et moi, de Saint-Cyr dans la calèche de la présidente. Elle ne nous parla même plus du couvent. Sa principale préoccupation, pendant le voyage, fut de chercher le coin le plus obscur de la calèche et de laisser tomber en double son visage, à cause du lamentable état de ses peintures. La tableau avait coulé complétement. Elle était d'une humeur massacrante.

Laroche avait disparu. Je ne sais comment il avait déjà trouvé moyen de se mettre en relations avec les Bélébon. Ces braves s'entre-devinent. Sans doute, il était à faire son rapport.

En passant à Versailles, je ne pus résister au désir de prendre langue. J'entrai dans un café qui s'ouvrait et où se trouvaient déjà des militaires, mais rien n'avait encore transpiré de ce que je voulais savoir.

Aurélie nous mit à la porte de M. Laïs et nous quitta en nous souhaitant bonne chance. Elle avait réellement de l'amitié pour moi, et pour Annette un petit peu de sympathie combattue par beaucoup de jalousie. Aurélie aurait eu le meilleur cœur du monde si elle avait pu passer définitivement la trentaine.

Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette silencieuse et triste. Je savais qu'elle pensait à son père et je partageais très-sérieusement ses inquiétudes. Gérard avait promis à M. Laïs que sa fille serait de retour avant minuit; il était huit heures du matin, quand nous passâmes la barrière. Il y a longtemps que je n'ai parlé de la santé du père: il allait mal: ses forces déclinaient et le médecin redoutait pour lui la moindre émotion. Dans l'état où il était, ce long retard pouvait déterminer une crise funeste. Déjà bien des fois, cette nuit, j'avais eu l'idée de monter à cheval et de courir à Paris lui porter des nouvelles. Mais ma confiance en Gérard n'était pas revenue tout d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurélie. L'idée d'abandonner la garde de mon cher trésor m'avait trouvé sans force.

Je comptais d'ailleurs sur l'élément chevaleresque, qui était le fond du caractère des Laïs, surtout chez le père et qui éloignait d'eux sans cesse la pensée d'une trahison. La première parole d'Annette, dès que nous fûmes seuls, me témoigna que cet espoir était précisément le sien.