Je n'ai jamais su qui avait écrit cet infâme billet. Ma première pensée alla vers l'oncle Bélébon, mais malgré tout le mal qu'il m'avait fait déjà, j'écartai mes soupçons de la tête de ce vieillard. Restaient Vincent et Laroche. Ils étaient, l'un et l'autre, capables de tout. Cela était trop bien fait pour Vincent, lourde brute dont la plume n'aurait su tracer que de grossières injures, derrière l'abri de l'anonyme. Quant à Laroche....

Mais il eût fallu ici des preuves certaines. Il s'agissait de condamner un homme à mort.

M. Laïs avait reçu cette lettre la veille, vers onze heures avant minuit, c'est-à-dire à l'heure où Gérard et moi nous montions à cheval après notre explication terminée. Il avait passé une journée excellente; la visite de Gérard l'avait charmé; il ne parlait que de Gérard. Il disait à Philippe: «René nous a toujours dit que ses parents avaient bon cœur; cela doit être vrai puisqu'ils ont élevé de pareils enfants. Le colonel de Kervigné ressemble à ces jeune héros de nos poèmes, princes par le sang et par la vaillance. Il est de ceux qu'on ne peut voir sans les aimer.»

Puis il reprenait, joyeux et attendri de ses espérances:

«Notre Annette n'est-elle pas ainsi! N'avons-nous pas un trésor dans notre humble maison? De loin, ils l'ont répudiée, mais il leur suffira d'un coup d'œil pour l'aimer. Cette Bretagne est un noble pays.»

Cependant, ce ne fut pas sans inquiétude qu'il vit partir Annette, non point que Gérard lui inspirât aucune défiance personnelle, mais parce qu'il lui parut étrange que je ne fusse pas venu moi-même chercher ma fiancée. Philippe était plus inquiet que lui.

Toute la soirée, ils essayèrent de se rassurer mutuellement et de se consoler aussi, car le père disait:

«Il faut nous habituer à être seuls et à nous suffire désormais l'un à l'autre. La femme suit son mari. Je crois bien que la volonté de René est de ne nous abandonner jamais. Je le crois: c'est mon autre fils; mais peut-on compter pour rien les parents de Bretagne? Ils auront leurs prétentions naturelles et justes comme les nôtres; ils souhaiteront d'avoir leurs enfants auprès d'eux. Philippe, Philippe, que sera notre maison sans le sourire d'Annette!»

Ce fut une voisine qui apporta la lettre anonyme: il n'y avait pas de concierge. M. Laïs examina l'adresse longuement. Il mit la lettre sur la table et la reprit par deux fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant, il dit:

«Ceci contient l'annonce d'un grand malheur.»