Barbedor n'allait pas si loin que cela. Il avait vu les bureaux et les registres; cela lui avait donné la plus haute idée de son ami et protecteur M. Garnier de Clérambault.—D'autant mieux que celui-ci, au sein même de son sanctuaire et derrière son propre grillage, lui avait renouvelé la promesse de faire percer la barrière des Paillassons.
Quant à madame la marquise de Sainte-Croix, ce n'était pas une maison qu'elle avait, c'était un hôtel, ou, pour mieux dire, un palais. Elle demeurait rue de Varennes et passait pour dépenser un revenu de plus de cent mille francs.
Ce revenu, il faut que le lecteur en soit bien persuadé, ne lui était pas fourni par les mariages faits. Mais, nous ne saurions trop le répéter, le mariage fait est une exception. La spéculation n'est pas là,—à moins toutefois qu'on ne parvienne à conjoindre sérieusement Justine avec le baron de Hanau, ce qui est une grosse affaire.
La Gazette des Tribunaux, dont nous parlons trop souvent, explique de temps en temps à ses lecteurs ce que signifie le mot d'argot chantage. C'est ignoble, mais que voulez-vous! quand le baron de Hanau ne veut pas épouser Justine, il faut bien que M. Garnier de Clérambault et madame la marquise de Sainte-Croix fassent leurs frais.
Barbedor dut être satisfait des renseignements pris. Ce n'était pas un coquin tout à fait, ce fort-et-adroit, c'était un bohémien bourgeois. Avant de vous récrier, regardez autour de vous et comptez sur vos doigts ceux qui repousseront fièrement et du premier coup l'idée d'une entreprise douteuse où il y a beaucoup à gagner.
Pour Barbedor, maître du château de la Savate et respirant cette atmosphère que vous savez, l'industrie de M. Garnier de Clérambault était acceptable au même titre que tant de gentillesses commerciales bel et bien acceptées. Guillotine-t-on le brave épicier qui met du plâtre dans son sel, l'honnête marchand de vin qui fait chaque soir sa petite cuvée, l'honnête laitier qui change en crème l'amidon et la cervelle de brebis?—Allons plus loin: jette-t-on de bien grosses pierres à l'honnête boulanger, à l'honnête boucher qui vendent à faux poids?—Avez-vous quelquefois vu dans la rue les gens du quartier montrer au doigt ce même épicier, ce même boulanger, ce même boucher, qui, non contents de leur propre damnation, prêchent le vol aux filles de campagne récemment placées et leur apprennent comment l'anse du panier se peut mettre en danse?
Pas de grimace, nous sommes là-dedans jusqu'au cou. Si vous montez au-dessus du petit commerce, vivant de rapine sale, sordide, vous trouverez le grand commerce qui méprise le détail, aimant mieux pécher gros que de s'attarder aux misérables peccadilles. Saluez la banque et ses comptes de retour!
Quant à la bourse... mais c'est là un lieu commun si plat, qu'il est à la portée des vaudevillistes eux-mêmes! On a presque envie de défendre la bourse quand on entend les nigaudes tirades de ces bâtards infirmes de Beaumarchais.
Soyons justes un peu. Nos boutiques et nos bureaux sentent la hart. Que voulez-vous que soient nos bouges?
Non, Barbedor n'était pas un coquin. Il tâchait de se faire un sort pour ses vieux jours comme votre voisin de droite et votre voisin de gauche, comme votre voisin d'en face, comme l'huissier qui loge au-dessus de vous, comme l'escompteur qui loge au-dessous,—comme ceux qui vous vendent à manger et à boire,—comme ceux qui vous servent,—en un mot comme tous ceux qui mettent la main légalement ou non dans votre gousset.