»Je n'ai rien eu de cette passion, Césarine. Je n'ai jamais dit votre nom à personne. Je vous cachais comme une maîtresse chérie. J'avais peur de porter mon amour écrit sur mon front.

»Un seul homme l'a deviné. Pourquoi? Parce qu'il vous aime.—Un fou pareil à moi, un soldat obscur, sans nom, sans avenir,—le plus digne cœur, l'âme la plus vaillante et la plus droite qui soit au monde.

»Si jamais, ce qui est impossible, vous aviez besoin de secours ou d'appui, souvenez-vous de celui-là. Il ne se tuera pas. Il sait souffrir. Souvenez-vous du lieutenant Vital.

»La première fois que j'ai deviné son amour pour vous, j'ai eu la pensée de le provoquer en duel.—Maintenant, je ne suis vraiment plus de ce monde. Césarine, enfant adoré; je sens que je veillerai sur vous après ma mort. Si le hasard le mettait à votre niveau, Vital vous rendrait bien heureuse.

»Je l'aime. Il m'a aidé de son cœur et de sa bourse: pauvre bourse de lieutenant! Quelque chose me dit que vous le connaîtrez et que vous l'aimerez. Parlez de moi tous deux.

»Césarine, je ne regrette pas de vous avoir aimée. Vous avez été ma perte, mais aussi mon bonheur. Peut-on payer trop, même au prix de la mort, le rêve délicieux que j'ai fait? J'ai vécu un an tout entier avec ce rêve; je vous ai eue à moi dans la veille enchantée de mes nuits; je me suis agenouillé, ivre de joie, devant votre candeur que la couche nuptiale effrayait. Que sais-je? ma main tremble, mon cœur bat, oppressé par l'allégresse... Oh! n'espérez pas, n'espérez pas trouver jamais un amour comme était le mien!

»Je vous envoie toutes mes lettres, toutes. C'est mon âme. J'ai vingt-deux ans. Ma mère n'avait que moi.

»Adieu! Je baise ardemment ce papier que vous toucherez. Soyez heureuse. Mettez mon nom dans votre prière, qui doit aller tout droit vers Dieu.—Savez-vous mon dernier souhait? Une fleur cueillie par vous et portée par vous sous votre corsage, tout près de votre cœur, puis jetée sur ma tombe... Adieu!...

Il signa. Puis il fit un paquet des anciennes lettres et cacheta le tout avec de la cire noire. Pauvre Léon! il calculait sa petite mise en scène mortuaire. Sur le paquet, il mit une adresse ainsi conçue:

«Au lieutenant Vital, pour remettre par n'importe quel moyen à mademoiselle C. de M...—Dernier service exigé par l'amitié.»