Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'âge. Flavie Soyer avait rêvé Paris. Ce n'était point pour y être aimée; c'était pour y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition déjà implacable et naïve encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une fillette innocente.
Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en détail ce que c'était que l'innocence de Flavie Soyer.—Son cœur n'avait point encore parlé, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le réveil violent. Elle n'avait jamais lu ni romans ni poésies: son père la faisait travailler aux livres de commerce comme un petit employé.
Mais son intelligence diabolique avait deviné le monde par des trous de serrure. Elle savait à peu près. Il ne lui fallait qu'un grain d'expérience pour jouer sous jambe les prudents et les forts.
Dans le compartiment de la voiture où elle avait loué sa place se trouvait un jeune militaire nommé Garnier, qui allait rejoindre à Paris. Ce Garnier eût été bon commis voyageur: il voulut s'amuser aux dépens de la fillette. Celle-ci vécut à ses crochets tout le long de la route (quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui.
On arriva. Garnier était le fils d'un honnête homme qui remplissait le rôle de domestique de confiance auprès de M. le marquis de Sainte-Croix, vieux gentilhomme fort riche encore, malgré les pertes essuyées sous la République. Flavie avait raconté à Garnier ce qu'elle avait voulu. Garnier la mena chez sa mère, près de qui Flavie joua le rôle de colombe persécutée avec une rare perfection.
Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une lectrice. Le père et la mère Garnier étaient déjà épris de cette petite Flavie presque autant que leur fils. Elle fut présentée à madame la marquise comme un trésor. La marquise la mit auprès d'elle.
Deux ans après, la marquise était en terre, et Flavie se nommait madame la marquise de Sainte-Croix.
Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons rien à en dire.
Garnier vint passer un semestre chez le marquis.—Celui-ci était un bonhomme assez doux de mœurs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d'été, le marquis se laissa mourir en son château de la Sologne. Il fut assisté à ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le médecin de campagne, arriva trop tard.
Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans.