Une fois le commis éloigné, les deux associés étaient maîtres de la place.

Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupéfaction et tout à la fois les faits suivants qui s'étaient passés en quelques semaines.

L'ancien fournisseur avait maudit et chassé sa fille déshonorée. Il s'était jeté à corps perdu, pour s'étourdir sans doute, dans une vie de désordres qui contrastait avec son âge et plus encore avec son caractère.—On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal, où le dévouement de ce bon Garnier lui avait épargné encore quelques extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien et le suppliait sans relâche de mettre un terme à ses folies désespérées.—Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout ce qu'elle avait pu.

Rodelet avait réalisé toute sa fortune le jour même où il avait appris la faute de sa fille.—En quelques mois, cet énorme capital avait fondu comme la neige au printemps. Comment? C'est l'éternelle question quand les millionnaires se tuent.

Rodelet avait même manqué à plusieurs de ses engagements,—et, auprès de son corps, pendu à l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une liasse de papiers timbrés.

Marguerite Vital, la portière, fut chassée d'abord, puis mise en prison, pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier savaient bien où s'en était allée la fortune de l'ancien fournisseur.

Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit. Il fallut pour l'étouffer le retentissement des événements politiques qui précipitèrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts généreux de madame la marquise de Sainte-Croix pour arrêter ce malheureux sur le penchant de sa ruine.

Madame la marquise fit, à quelque temps de là, un héritage considérable,—une vieille parente qu'elle avait en Hongrie. Les dettes furent payées et son train augmenta.

Quant à Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et le monde qui tressait des couronnes à madame la marquise de Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement d'avoir causé la mort de son père.

Cette Marguerite Vital, qui avait osé accuser madame la marquise et son ami Garnier, était une petite femme de jolie figure, bien qu'elle eût dépassé la trentaine. Son propriétaire l'avait expulsée à regret, car elle tenait sa loge et la maison dans un état de propreté admirable. Mais le moyen de garder une portière qui fait de pareils cancans!