Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On eût dit que cet homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un à un tous les replis de son âme.

Ce roman n'a point de héros, parce que notre beau Vital n'était pas un héros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il était, n'ayant ni les vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rôles de nos drames. Il portait l'épaulette de lieutenant à vingt-huit ans, ce qui exclut toute idée de splendeur. Il respectait les femmes, et ses camarades se moquaient de lui, disant qu'il était rangé comme une demoiselle.

Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'était bien à son corps défendant. Il avait gagné son épaulette en Afrique, où il s'était battu comme un diable.

Il avait deux amours dans le cœur: l'un qui avait commencé avec sa vie, l'amour de sa mère; l'autre qui était tout jeune, sa passion timide et sans espoir pour mademoiselle Césarine de Mersanz.

Une troisième affection était en lui, douce, tendre, mêlée d'admiration et de respect: c'était la comtesse Béatrice qui lui avait inspiré ce dernier sentiment.

Peut-être parce qu'elle était la seconde mère de Césarine.

Il était loyal, mais timide à l'excès. Dieu ne l'avait point fait ainsi. Sa timidité venait des circonstances. Sa mère, exagérant jusqu'à la manie un sentiment raisonnable à son point de départ, sa mère lui avait inculqué cette défiance de lui-même et cette crainte du monde.

Sa mère lui avait défendu de la reconnaître en public.

Depuis qu'il avait l'épaulette d'officier, sa mère lui cachait sa demeure.

Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte d'être sa mère, pour lui qui était son orgueil et son cœur. Trop humble à force d'être glorieuse, elle s'éloignait de lui, qu'elle eût voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour maternel qui était sa vie, elle jeûnait de tendresse et de caresses.