Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonnée autrefois, parce qu'il était devenu officier et qu'elle restait vivandière. Depuis lors, elle avait sans cesse descendu, selon sa propre appréciation. Elle avait été concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinière; elle était maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le quartier des Invalides.

Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse, sa carrière serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il fléchirait sous la raillerie de ses camarades.

Y avait-il quelque chose de fondé dans ces appréhensions? Personne ne peut dire non d'une manière absolue. Pour quiconque connaît les mœurs militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le même fait, produit dans les mêmes circonstances, peut amener des résultats directement opposés. Il y a le cœur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois un peu étroit.—Il y a un troisième élément dont nous demandons bien pardon de prononcer le nom: LA BLAGUE.

Tout dépend de la blague.

La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connaît ni frein ni contrôle. Elle a droit de vie et de mort.

La blague est une puissance toute française. Nos alliés nous la reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur.

Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de mauvais.

Elle soutient le soldat; elle est partie intégrante de sa gaieté, peut-être de son courage; elle pique l'émulation, elle exalte le point d'honneur.

Elle a de l'esprit; mais, nous le répétons, son esprit n'est ni très-haut ni très-large. La blague a besoin d'applaudissements pour vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste à hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus de cette taille que ce qui est au-dessous.

Rectifions: plus volontiers.