Il n'y avait que deux obstacles sérieux.
Le premier était une vivante barrière, le meilleur ami, le tuteur, le père d'Achille, le vieux général S***, devenu maréchal, duc de ***.
Le maréchal avait aimé à l'adoration la première femme d'Achille, qu'il n'appelait jamais que sa fille chérie. Le maréchal avait pris au sérieux sa haute fortune. Il regardait un peu son neveu comme l'unique héritier de sa gloire. La pensée d'une mésalliance l'eût très-fort irrité.
Pas autant, cependant, que la pensée d'un parjure ou d'une lâcheté.
Le second obstacle était d'une autre nature: les convenances, le deuil de la première comtesse de Mersanz. Chaque jour devait entamer cet obstacle et l'user à la fin dans un délai donné.
Les amours du comte Achille étaient pressées. Quelques mois d'attente s'allongeaient pour lui à la taille d'un siècle. Est-ce un crime d'enlever sa femme?
Nous n'avons pas dit encore quel était l'état du cœur de Béatrice. Ce que Béatrice avait éprouvé pour le comte Achille, dès le premier moment, c'était de l'adoration. Elle était subjuguée et sa passion, à elle, devait être de toute sa vie.
Béatrice crut tout ce que le comte Achille voulut lui dire. La pensée que son héros pût se parjurer n'entra même pas dans son esprit. Le doute seul eût été à ses yeux un sacrilége et un blasphème. Il y eut autour d'elle comme un enchantement qui enveloppa son âme. En elle, rien ne résista; tout fut complice, tout, jusqu'à sa belle piété. Achille était pieux; elle l'avait vu ainsi. En descendant le perron de son splendide hôtel, Achille ne s'était-il pas rendu près du lit de douleur de la pauvre Émerance?
Rien n'absout, je l'avoue de tout cœur, la fille qui abandonne son père. Mais l'affection filiale de Béatrice plaidait aussi la cause de son amour. Comme il allait être heureux, ce bon Roger, quand sa fille l'appellerait à partager son opulence!
N'oubliez pas que Béatrice ne connaissait rien du monde. N'oubliez pas non plus ce qu'était Roger lui-même, et quelle place devait occuper dans l'esprit de sa fille la pensée d'augmenter son bien-être matériel.