Les sentiments qui se rapportent à un brave comme Roger, ne peuvent guère planer. S'ils ont tendance à se rapprocher des sphères éthérées, la personne même de Roger pèse sur leur vol et les ramène vers la terre.

Qu'était-ce, d'ailleurs? Une absence de quelques jours, le temps de se marier en Hollande ou en Prusse. L'inquiétude du père serait guérie par une lettre. Et que de joie pour payer les ennuis de cette courte absence!

Béatrice quitta volontairement la maison de son père. Achille l'avait effrayée par la possibilité d'un refus, motivé sur son extrême jeunesse. Elle partit, baignée de larmes, mais heureuse.

En ces années qui précédèrent et suivirent la révolution de juillet, il y avait, on s'en souvient, un déluge de réformations religieuses. Les prêtres fantaisistes abondaient à ce point, que les statisticiens seuls savaient le compte et le nom de ces nouveaux cultes. Le mariage de Béatrice avec le comte Achille de Mersanz fut célébré non loin d'Aix-la-Chapelle, sur le territoire neutre, par un prêtre de l'église universelle allemande.

Il fallait peu de chose pour tromper les scrupules de la pauvre jeune fille, et Achille, dans son âme et conscience, comptait payer à échéance cette lettre de change entachée de nullité.

Quant au mariage civil, célébré à Bruxelles, selon le récit du capitaine, rien de semblable n'avait eu lieu. Le capitaine avait été trompé. En arrivant dans la capitale belge, il avait trouvé sa fille installée à l'hôtel de Mersanz et portant officiellement le nom du comte. Aucun doute ne s'était élevé dans son esprit, et, si l'on veut bien réfléchir, on accordera que la plupart des pères eussent partagé son erreur.

Achille et Béatrice parlaient de leur mariage comme d'un fait patent. Tout le monde à Bruxelles les croyait mariés, et la jeune comtesse était la folie de la ville. Pour empêcher un bon capitaine en retraite de boire sa choppe avec sécurité, il faut au moins l'ombre d'un doute, un prétexte d'inquiétude, une tache au soleil.

Il n'y avait rien.—Et réellement la coutume n'est pas de prouver ces choses qui se démontrent d'elles-mêmes comme la lumière, comme le mouvement, comme la vie. Avez-vous vu parfois des gens afficher sur leur porte leur acte de mariage?

Tout se passa donc comme il faut. Roger se fit reconnaître dans tous les lieux choisis où se vend le faro pour le beau-père légitimes de M. le comte de Mersanz: il ne s'appelait plus Roger; il se désignait lui-même ainsi: «C'est moi dont la fille a épousé mon gendre, le comte Achille.» Son contentement était si grand, que ses opinions politiques s'en ressentaient un peu. Il tournait au blanc; il comprenait les orgueils de cette aristocratie à laquelle il avait désormais l'honneur d'appartenir.

Quand les jeunes époux quittèrent Bruxelles, ce fut pour voyager. Roger eut une pension et alla s'établir en province.