Le deuil du comte Achille prit fin. Une seule fois, Béatrice réclama l'accomplissement de la foi jurée: ce fut lorsqu'il s'agit d'affronter ce grand monde parisien qui, de loin, lui faisait peur.
Le comte Achille opposa une fin de non-recevoir assez spécieuse. Il dit:
—Tout le monde nous croit mariés depuis plus d'une année. Allons-nous révéler au monde le malheur de notre position? Tu es ma femme devant Dieu, ma Béatrice chérie, et rien ne presse, puisque nous n'avons point d'enfants... Quand je t'aurai présentée au maréchal, à ma famille et à mes amis, nous chercherons, nous trouverons un moyen... Puisque notre union feinte a été publique, il faut de toute nécessité que notre union réelle soit secrète, sous peine de faire mentir ces jours de bonheur et d'honneur qui viennent de s'écouler pour nous... Le comte de Mersanz ne peut pas dire au monde: «J'épouse ma maîtresse...» Béatrice, ma belle et pure compagne peut dire bien moins: «J'ai été la maîtresse du comte de Mersanz.»
—Un prêtre a consacré notre tendresse. J'ai confiance en toi, puisque je t'aime. Tu choisiras l'heure.
Depuis lors, des années s'étaient écoulées. Béatrice n'avait pas peur.
C'est à peine si une vague inquiétude la prenait parfois quand elle songeait à son père. Elle croyait à son mari comme en Dieu.
C'était encore la lune de miel quand ils arrivèrent à Paris. Si quelque chose avait pu resserrer les liens qui les unissaient, c'eût été la gentille affection de la petite Césarine pour sa jeune belle-mère. Tous ceux qui voyaient Béatrice l'aimaient; mais Césarine n'était pas dans la position de tout le monde. Il ne faut pas se dissimuler qu'entre belle-mère et belle-fille, il y a de sérieux motifs d'aversion. La haine n'est jamais bonne, mais ici la haine prend la source dans un sentiment pieux: une tombe sépare profondément deux êtres qui doivent désormais vivre sous le même toit.
Le comte Achille, qui adorait sa femme et sa fille, redoutait beaucoup le moment de leur première rencontre. Césarine pleura, mais le sourire naquit parmi les larmes, et elle tendit son front à sa nouvelle mère en disant: