—Non... non! je n’ai pas perdu la raison... Avant de vous aimer, il y avait des années que je vous connaissais... vous et cette pauvre morte...

Son doigt montrait le portrait de la première comtesse.

Achille, désormais, se taisait. Maxence reprit sans qu’on l’interrogeât:

—Il faut bien que vous sachiez mon histoire... J’ai connu ma mère loin d’ici, à la campagne. Auparavant, j’étais à Paris... du moins, je crois que c’était Paris... Mes souvenirs sont fort incertains à cause d’une maladie que je fis dans ce temps-là et qui dura deux ans. Je fus comme morte. J’avais tout oublié,—sauf cette mystérieuse et terrible aventure qui mit votre femme dans le tombeau...

—Mais quelle aventure? s’écria le comte avec un commencement de colère.

—L’ignorez-vous? demanda Maxence;—oui... je crois qu’on disait cela... vous ne saviez pas... Pourquoi ce souvenir a-t-il survécu à tous ceux de mon enfance?... Pourquoi votre nom était-il resté en moi qui avais oublié tous les autres noms?... C’est qu’il était écrit que je vous aimerais... et que je mourrais par vous...

—Sur mon honneur, mademoiselle, fit le comte en se levant à demi,—je ne vois pas du tout où peut aboutir ce colloque fantastique.

—Restez! prononça la jeune fille sévèrement;—si vous ne le savez pas, je me charge de vous l’apprendre!

Achille se rassit, dominé par le regard qu’elle lui jeta.

—Tout ce qui, dans mes souvenirs, se rapporte à vous, reprit-elle comme si nulle interruption ne fût venue à la traverse de son récit,—date de l’époque qui précéda ma maladie. Je devais être dans une maison très-pauvre, et mêlée à des enfants indigents... c’est du moins la vague impression qui m’est restée... Il y avait une femme qui avait soin de moi... Il me semble parfois, tant ma mémoire est malade et confuse, que j’ai revu cette femme et que je ne l’ai point reconnue... c’était elle qui racontait l’histoire de la belle comtesse de Mersanz, assassinée lentement, cruellement,—horriblement, monsieur le comte,—à l’aide d’un poison qui ne laisse point de trace: la jalousie...