»Je n’ai jamais eu pour ma mère qu’un sentiment: la soumission. Je vais lui désobéir aujourd’hui pour la première fois. Ce n’était pas par crainte que je faisais ses volontés. Celles qui aiment leur mère et Dieu doivent avoir le paradis sur la terre...
Sa voix tombait peu à peu et s’adoucissait comme un chant. Il y avait quelque chose de profond et à la fois d’enfantin dans les inflexions pénétrantes de sa parole. Ses deux mains délicates et charmantes étaient jointes sur l’étoffe légère de sa robe.
Depuis quelques instants, le courant des pensées du comte Achille avait changé. Un autre que lui aurait senti bien plus violemment le choc qu’il venait de subir; étant donnée l’égalité dans le choc, un autre encore en eût gardé bien plus fidèlement l’empreinte. C’était une nature réfractaire et fugace. Les impressions s’émoussaient contre sa mollesse, comme un coup de massue s’amortirait sur un matelas. Voyez quelle trace reste de la balle dirigée contre un coussin rempli de duvet: néant.
La vie qu’il avait menée, ses habitudes, ses mœurs, perfectionnaient sans cesse sa vocation matérialiste. Il avait, par instinct et par choix, cette philosophie du sommeil, qui oppose aux traverses de la vie une sorte de chloroforme moral.
Il écartait d’une main poltronne tout ce qui était remords ou scrupule. Il voulait ses roses sans épines. Quand un fantôme se dressait devant lui, il fermait les yeux.
Ses regards étaient maintenant sur Maxence, dont les paupières baissées ne veillaient plus. A son insu, le charme recommençait d’opérer. Cette glace, qui tout à l’heure était tombée sur son ardente fantaisie, se fondait.
Il écoutait, oublieux déjà des épouvantes réveillées, oublieux de la tragédie de la veille et du drame du lendemain.
Ses yeux clos ne voyaient plus ces deux deuils qui étaient à sa droite et à sa gauche: la femme morte, la femme qui allait mourir.
Ce n’étaient pas des paroles qu’il écoutait, c’était la ravissante musique d’une voix d’enchanteresse, dont les accents allaient réveillant au fond de son être les élans de son caprice engourdi.
Immobile toujours et comme affaissée sous le fardeau de sa rêverie, Maxence offrait le plus délicieux tableau que pût saisir la main d’un peintre. Son front fier se penchait, tout chargé de paresseuse tristesse. Les admirables boucles de ses cheveux tombaient en molles spirales le long de ses joues,—et parmi leurs anneaux, on voyait sourdre de subtils rayons qui satinaient le frais duvet de ses joues. Ses yeux s’ombraient profondément, tandis que son front, éclairé à demi, avait comme une auréole, et que sa belle bouche sérieuse montrait en lumière le mat corail de ses lèvres.