»Je n’ai eu mon intelligence qu’à l’âge de quatorze ans. Ma mère me prit un instant chez elle à Paris. Il y avait là des gens qui m’accablèrent de flatteries. Je fus fière de ma beauté, pour la première fois.

»Je me rappelle ceci: je demandais un jour à ma mère où j’étais avant ma grande maladie. Elle ne me répondit pas tout de suite. Ma mère est la femme la plus adroite et la plus habile que je connaisse. Elle fit en sorte d’abord de savoir au juste l’état de mes souvenirs. Cela fut aisé: j’étais sans défiance. Quand elle m’eut suffisamment sondée, elle me répondit:

»—Voilà un singulier phénomène, et je le soumettrai au docteur. Cette maladie a coupé ton existence en deux, puisque tu ne te souviens point de moi. Je ne t’ai jamais quittée.

»Ma mémoire confuse ne pouvait repousser ce mensonge par des faits. Mais le brouillard n’est pas la nuit. J’avais parfaite conscience que cette assertion était un mensonge.

—Depuis lors, je n’ai jamais plus interrogé ma mère. On me mit à la pension Géran,—et l’on me dit de me lier avec mademoiselle Césarine de Mersanz, votre fille...

»Cela vous fait tressaillir, monsieur le comte, s’interrompit ici Maxence, qui releva sur lui ses yeux tout à coup souriants et pleins d’une espiègle raillerie;—vous n’avez jamais songé à tout l’attrait qu’ont vos huit cent mille livres de rente.

Achille rougit et se mordit la lèvre.

—Sur ma conscience! poursuivit Maxence déjà redevenue sérieuse,—je ne sais pas comment il se fait que je vous aime... Toute jeune que je suis et bien pauvre, je me crois au-dessus de vous.

Cela n’était pas fait pour dérider M. de Mersanz, qui salua en tâchant de prendre à son tour un air ironique.

La jeune fille le regarda un instant en silence.