—Ce fou de vicomte a raison, pensa-t-elle en souriant,—quand il dit qu’il aimerait mieux avoir affaire à douze bandits qu’à une seule mère de famille.
Elle rejeta le cahier sur lequel était ce titre: Madame Octave Merriaux. Madame Seveste, nos 37 et 37bis, et ouvrit celui qui portait cette suscription: Mort de M. Rodelet, no 81.
Dès les premières lignes, elle fut saisie violemment par l’intérêt de cette lecture. Dans ce travail que feu le baron du Tresnoy avait écrit lui-même d’un bout à l’autre, les faits étaient présentés avec une clarté magistrale. La lumière sortait du récit lui-même comme la flamme jaillit tout à coup de deux sombres tisons rapprochés. Le caractère de Flavie était saisi avec une telle précision, que son crime apparaissait pour ainsi dire en relief.
Et pourtant, il n’y avait point de preuves à l’appui. M. du Tresnoy comptait sur les témoignages rassemblés par lui. Ceci n’était que le plan même de l’attaque qu’il allait diriger contre la marquise, au moment où la mort l’avait surpris.
La vicomtesse resta un instant comme éblouie en découvrant l’ensemble de cette combinaison à la fois machiavélique et romanesque, employée pour dépouiller l’opulent fournisseur. L’histoire d’Ernestine, séduite de sang-froid pour arriver à isoler complétement le bonhomme, la frappa et l’épouvanta.
—Oui, se dit-elle en refermant le cahier,—cette créature est un adversaire redoutable. Elle ne ménage rien, elle ne respecte rien. Malheur à quiconque se met en face d’elle.
Ses doigts distraits feuilletaient déjà un autre cahier, celui qui portait pour titre: Fabrique de mariages. Affaire Justine Lagard.
Ses yeux déchiffrèrent machinalement quelques mots, et son attention fut tout de suite réveillée. Il s’agissait d’une histoire beaucoup plus récente et dont les personnages étaient tous vivants. Ici, la preuve ne manquait point; ce cahier était comme un recueil des aveux de Justine, la jolie ouvrière en chambre qui avait autrefois trahi par ambition l’amour de Jean Lagard.
En moins de deux années, Justine avait subi toutes les diverses faces de cette existence brillante et misérable que tant de jeunes filles prennent de loin pour le bonheur.
Justine, à son point de départ, n’était pas du tout une de ces écervelées dont la cohue tourbillonne dans les bas-fonds de la joie parisienne. Ce n’était pas l’entraînement qui l’avait jetée hors de la droite voie, c’était le calcul.