Il m’a été donné d’avoir entre les mains un numéro de ce recueil périodique. Il n’était pas imprimé, mais calligraphié d’une écriture fine, serrée, élégante, incisive, pointue comme l’ongle de ces diables mignons qui entrent, dit-on, parfois dans le corps des femmes. Les articles bavardaient bien un peu, mais pas beaucoup plus que ceux des véritables journaux. Il y avait un premier-Paris qui chargeait madame de tous les crimes,—des entrefilets barbelés à l’adresse des différents professeurs,—une jolie petite chronique des récréations tout émaillée de sarcasmes,—un feuilleton de cœur, plusieurs pièces de vers et une charade.
Cela avait un titre: l’Amazone.
Je n’étonnerai personne en avouant que cette feuille de papier satiné me donna la chair de poule.
Voici cependant quelles étaient les deux nouvelles qui agitaient si profondément le petit peuple Géran: Césarine avait deux amoureux! Deux! à son âge! Quelle horreur! mais quelle gloire!
Maxence de Sainte-Croix se mariait. Elle devenait comtesse et belle-mère de Césarine de Mersanz.
Le comte Achille de Mersanz n’était pas veuf, c’est vrai. Tant mieux. Mystère!
On connaissait à la pension cette adorable femme, toute jeune et toute belle, la comtesse Béatrice.—Il y eut une Augustine qui prononça le mot divorce qu’elle avait entendu par-dessus les murailles. Toutes les grandes approuvèrent le divorce.—D’ailleurs, cette charmante comtesse Béatrice avait vingt-quatre ans. A la pension, nulle ne s’intéresse aux vieilles qui ont dépassé la vingtième année.
Comment ces deux nouvelles, vraies ou fausses, avaient-elles franchi la grille de la pension Géran? Nous ne saurions rien dire à ce sujet, sinon que plusieurs étrangers étaient venus au parloir, entre autres madame la marquise de Sainte-Croix et ce grand Garnier de Clérambault, orné d’un habit bleu tout neuf. L’agitation était à la maison depuis le matin. Les sous-maîtresses, avant les élèves, avaient tenu la bourse aux cancans. Mesdames n’avaient fait ni la classe du matin ni la classe du soir; on avait pu remarquer leur préoccupation profonde.
Elles dînaient en ville.—Après le dîner, elles allaient au bal.
Au bal! la grande mademoiselle Mélite! avec son foulard et sa boîte d’or! Au bal! la modeste Philomène, malgré ses humbles allures et sa physionomie de béguine.