—Ma parole d’honneur! s’écria-t-elle,—tu n’a pas le sens commun!... M. Garnier de Clérambault se fait fort de nous donner la famille de Croze: il y a quatre jeune filles faites et trois qui poussent... Madame de Sainte-Croix m’a promis les Berton, tout ce qu’il y a de plus riche dans la chaussée d’Antin... Nous avons dix-sept lits de vides... et le loyer va toujours!... Est-ce avec tes idées révolutionnaires que tu rempliras nos cadres?...
—J’ai voulu dire seulement..., murmura Philomène, qui battait en retraite.
—Non! l’interrompit l’impétueuse Mélite,—il y a des jours où je planterais là toute la boutique, vois-tu... Penses-tu que je ne trouverais pas à me marier?... Si tu veux marcher en dépit du bon sens, eh bien, garde la maison, je m’en lave les mains.
—Ma sœur!...
—Ce mariage fera un bruit d’enfer... et, quand on saura que les demoiselles Géran ont accompli cette bonne œuvre, toutes les mères voudront en tâter... Une pension qui marie peut augmenter son prix d’un bon tiers... sans compter les cadeaux et les pots-de-vins... Mais n’en parlons plus; c’est fini, j’y renonce...
—Si tu crois, ma bonne Mélite...
—J’y renonce!... J’ai une sœur qui ne comprend pas... elle avoue franchement cela... qui ne comprend pas qu’on se donne un peu de mal pour produire un grand bien... j’ai une sœur qui fait de la sensiblerie et qui s’intéresse aux femmes vivant dans le concubinage...
Philomène, à ce mot cruel, eut grande envie de se fâcher. Elle était, au fond, bien plus forte que sa sœur. Mais qui n’a observé ce singulier phénomène, si commun dans les ménages: l’oppression de la supériorité par l’infériorité?
On peut affirmer que c’est la règle. La paix intérieure est le lâche prétexte de cette anomalie. Certains maris font, pour avoir la paix, des concessions véritablement héroïques. Cela leur procure une guerre éternelle.
«Si vous voulez la paix, disait cependant l’adage antique, soyez prêt pour la guerre.»