Béatrice, néanmoins, gardait tout le plaisir de son invention. Elle était tout entière à son mari et ne savait point ce qui se passait au dehors. Certes, elle ne pouvait méconnaître les froideurs de Césarine, elle en souffrait profondément; mais elle les attribuait à ces défiances naturelles, à cette rancune ordinaire de l’orpheline contre la marâtre. Le verset le plus tendre et le plus ému de sa prière de chaque soir implorait Dieu pour que les yeux de la chère enfant s’ouvrissent enfin. Elle aimait Césarine autant qu’Achille lui-même. Elle s’endormait souvent, et c’était son meilleur rêve, en serrant dans ses bras Césarine ramenée, qui lui souriait et lui rendait ses caresses.
Césarine, du reste, avait eu de bons moments parfois. Elle avait le cœur honnête et tendre. L’affection si vraie, si évidente de sa belle-mère l’avait souvent attirée.
Mais nous savons que Césarine subissait de perfides influences. Il est des préjugés si faciles à exalter!
Peut-être aussi Béatrice, dans l’excès de sa bonté, n’avait-elle pas pris tout de suite la position qui convenait. Elle avait exagéré le sentiment exquis et désintéressé qui était en elle.
Il ne faut pas, vis-à-vis des enfants, faire sa place trop humble. L’enfance abuse. Un peu plus de force ou de dignité aurait maintenu Césarine. Le respect amène parfois l’affection.
Mais Béatrice aimait tant! C’était à genoux qu’elle avait sollicité jadis les baisers de l’enfant rebelle. Elle s’asseyait si craintivement à sa place d’épouse et de mère, qu’on eût dit sans cesse qu’elle demandait pardon de l’occuper.
A dater du moment où le comte Achille avait mis fin au tête-à-tête que nous avons raconté, Béatrice était restée seule jusqu’à l’heure du dîner. Césarine avait fait demander de ses nouvelles par mademoiselle Jenny, et la pauvre Béatrice, exaltant la portée de cette attention banale, était arrivée à table toute joyeuse.
Je suis sûre d’être compris de la majorité de mes lectrices quand je dirai que ce fait, si insignifiant en apparence, lui mettait plus de baume dans le cœur que les récentes instances de M. de Mersanz lui-même.
La femme possède, en effet, un instinct de subtile logique qui la mène toujours droit au centre de la question.
Béatrice, sans raisonner cette croyance, avait l’intime conviction que Césarine était le principal obstacle entre elle et son mari.