Le classement de cette élégante population, par rang d’importance mondaine, n’est assurément pas difficile; mais il demanderait le même soin délicat que la confection d’une carte des vins, parfaitement équilibrée, où la préséance légitime des différents crus serait graduée selon l’art et au-dessus de toute réclamation.

Il y a les dominations,—les soleils,—crus suprêmes, portant le cachet de la comète,—les puissances, grands vins des années choisies,—les prônes, meubles un peu vermoulus, flacons un peu fêlés, qui déjà sourient et saluent quand on les appelle constance ou lacryma-christi,—les positions acquises, vins vulgaires, mais solides, à qui l’âge a donné un parfum inconnu.

Il y a les étoiles fixes, haut bordeaux, grand bourgogne, cotés dans le commerce; les planètes, pomard ou château-laffitte; les constellations, groupes intéressants, mais dont les bouteilles, trop jeunes, n’ont pas encore ces dentelles moussues; il y a enfin la voie lactée: une immensité d’astres sans nom,—un océan de petit vin blanc!

Il y a la légion étrangère: grands d’Espagne, madère et xérès, princes du saint-empire, fiers cristaux de Bohême, où perle l’or liquide du johannisberg ou du tokai; les jeunes seigneurs d’Italie, bruns, satinés, soyeux, ténors, tièdes et sucrés: pur syracuse; les lords,—mais l’Angleterre n’a que son ale pesante et son abominable porter.

Il y a les bouquets provinciaux: le champenois, plus noble que Clovis et dont madame veuve Cliquot porte la gloire aux deux pôles; la côte-d’or, le roussillon, l’anjou mousseux, le lourd orléanais, la bretagne aigrelette: tous bonnes âmes, rudes lames, jolies femmes drôlement crinolinées, appelant le faubourg Saint-Germain «mon cousin» avec d’étonnants accents.

Il y a la bourgeoisie alliée: nous entrons dans l’arrière-ban. Vins ordinaires, piquette, etc.

Il y a cette classe assez nombreuse de coquins, attachés au loyal faubourg comme la chenille à l’arbre: Tartufe moderne et sa hideuse famille,—toujours prêt à fonder des comptoirs en Californie, et buvant les aumônes, de l’autre côté de l’eau, en compagnie des filles de glaise: campêche empoisonné.

Il y a les protégés, pauvres diables, lourd fardeau: vin bleu.

Il y a les artistes: triste abondance. Arrêtons-nous.

Tout cela compose une formidable cohue. Tel palais de la rue de Varennes pourrait, s’il le voulait, à part les rayons, les astres et les simples lumières, réunir six fois plus de queues-rouges qu’un hôtel battant neuf, tout en plâtre, ayant l’honneur de servir de coque à un financier.