»J’ai entendu que Béatrice disait d’une voix brisée par les sanglots:
»—Dieu m’est témoin que je l’aime toujours. Jamais je n’aimerai que lui. Mais la Providence ne nous a point donné d’enfants. Le lien entre nous est rompu. Désormais, il ne sera point renoué.
»Le maréchal parlait avec chaleur. Un instant j’eus l’idée qu’Achille venait à résipiscence.
»Mais tout était comme je te l’ai dit. On n’avait point de nouvelles d’Achille. Le pauvre vieux maréchal s’est pris pour Béatrice d’une véritable adoration. Il tâche, il s’efforce; toute l’inquiète vivacité de la jeunesse est revenue en lui. A chaque instant, il interroge Béatrice, bâtit des hypothèses en cherchant à ramener sa chère nièce, comme il l’appelle toujours, pour le cas où Achille reviendrait.
»Béatrice le traite avec un respect plein d’affection; mais sa résolution paraît irrévocable. Elle veut la séparation éternelle.
»Le reste de la famille est dans l’état que je t’ai dépeint l’autre jour. La situation du vieux capitaine n’a pas varié. C’est toujours le même sommeil de l’intelligence, accompagné de rêves qui font en quelque sorte effort pour toucher à la réalité. Il parle bien souvent du lieutenant Toussaint, qui, suivant ses propres paroles, s’est fait sauter le caisson.
»Toutes les fois que son délire aborde ce sujet, Béatrice éprouve un contre-coup douloureux et terrible. Elle pâlit, elle tremble. Je crois deviner ce qu’il y a de menaçant dans ce rêve.
»Mais ce qui est curieux, c’est la façon dont ma petite bonne femme se multiplie. Nous sommes loin de savoir tout ce qu’elle fait. Elle est parfois absente une bonne moitié du jour, et le maréchal lui-même n’a qu’une partie de ses confidences.
»Quant à moi, je suis positivement sous ses ordres. Il est bien certain que l’homme est une créature obéissante.
»Ma petite bonne femme me traite quelquefois avec une familiarité qui me charme. Quand elle reprend ses airs respectueux, je la crois fâchée et je suis triste.