—Mademoiselle, qu’avez-vous?
Un son rauque sortit de la poitrine de Césarine de Mersanz. Béatrice s’avança pour la soutenir, car il semblait qu’elle fût sur le point de s’affaisser, mourante. Elle repoussa Béatrice et marcha sur elle comme un homme qui va provoquer son ennemi face à face.
—Madame, lui dit-elle avec cette emphase et ces excès de langage auxquels sont sujettes toutes les pensionnaires,—même celles qui sortent de l’établissement modèle tenu par les demoiselles Géran,—votre présence va-t-elle encore déshonorer longtemps la maison de mon père?
Cela fut prononcé d’une voix haute et mordante. Cinquante personnes l’entendirent.
La danse commencée s’arrêta comme si le lustre se fût détaché du plafond. Il y eut un instant de silence morne et d’immobilité absolue, pendant lequel l’orchestre continua de jeter à cette foule muette sa légère et sautillante harmonie.
On s’attendait, il est vrai, à un coup de théâtre; mais ceci dépassait de beaucoup les espoirs des plus implacables amis du drame. Nous n’avons pas besoin de dire que le bruit de cette étrange aventure se communiqua de salon en salon avec la rapidité d’une étincelle électrique. En un clin d’œil, le bal changea d’aspect. La danse fit trêve; l’orchestre, après avoir achevé la première figure, se tut à son tour. Le buffet se vida, le fumoir aussi; l’antichambre (infandum!) laissa passer quelques hardis marauds par sa porte entre-bâillée.
Ce qui se disait en ce premier moment, nous ne pourrions le répéter à moins d’un volume. Le fait, qui déjà était bien assez grave par lui-même, se trouvait interprété, traduit, sophistiqué, travesti, selon le caractère de chacun. Les gens qui arrivaient du fumoir disaient que Vital avait souffleté le comte; les fugitifs du buffet insinuaient que le comte n’avait pas respecté la moustache blanche du vieux Roger; les citoyens de l’antichambre allaient répétant que monsieur avait mis madame à la porte par les épaules.
Les autres versions, au nombre de plusieurs centaines, seront épargnées au lecteur. On en faisait au seuil même du salon, où Césarine et Béatrice restaient en face l’une de l’autre, au milieu de cet obscène cercle de curieux qui ne manque pas plus aux batailles du monde qu’aux pugilats de la rue.
Mélite et Philomène s’étaient esquivées au moment où Césarine avait enfin bondi sous l’aiguillon. Elles avaient rejoint madame la marquise de Sainte-Croix, froide et calme comme le mineur qui se sent à l’abri après avoir mis le feu à la traînée de poudre.
Aux premières paroles qu’elles prononcèrent, la marquise les interrompit en disant: