—J’ai tout deviné: vous serez récompensées.

Le tumulte emplissait déjà les salons. Madame du Tresnoy avait peine à retenir ses grandes filles, qui voulaient se précipiter au fort de la mêlée,—pour voir comme on chasse une femme.

Madame du Tresnoy avait rencontré le regard triomphant de la marquise.

De l’endroit où elles étaient, on ne voyait rien; car la presse était énorme au seuil du second salon. De vagues murmures sortaient de cette foule qui ondulait tout à coup par intervalles, comme si de mystérieux courants l’eussent traversée.

Elle n’arrivait point cependant jusqu’aux principaux personnages de la scène dont nous avons vu le terrible débat. Un cercle assez large se faisait. C’est l’instinct de toutes les curiosités. Il faut bien laisser un peu de place aux acteurs: sans cela, point de comédie.

Césarine et Béatrice étaient toujours là en face l’une de l’autre. Césarine ne voyait point ce flot qui envahissait le salon. Son regard méchant et dur allait droit à sa belle-mère. Les paroles qu’elle venait de prononcer n’avaient pas assouvi sa haine. Ses yeux brûlaient d’un feu sombre; sa gentillesse presque enfantine s’était transformée pour prendre un caractère tragique. Vital, qui l’examinait avec une sorte de terreur, vit deux ou trois fois ses paupières battre, comme si elle eût forcé sa prunelle à ne se point tourner de son côté.

Vital avait pour cette enfant une tendresse qui tenait du culte. C’était l’amour soumis et tremblant de la vingtième année, qui lui était venu longtemps après l’âge. Vital, depuis bien des mois, passait sa vie à la regarder de loin et d’en bas comme les dévots d’Italie contemplent la madone.

Vital comprenait mieux que Béatrice elle-même la portée de cette attaque brutale. Il savait d’avance que l’attaque devait avoir lieu; il était venu tout à l’heure pour l’en prévenir, de la part de madame de Grévy.—Mais il ne s’attendait pas à trouver devant lui Césarine.

C’était un cœur primitif, d’une loyauté sévère et sans bornes. Entre son amour, qui était toute sa vie, et son devoir, nous pouvons affirmer que Vital n’eut pas un seul instant hésité.

Vital était homme à briser ici d’un mot, avec réflexion, avec volonté, l’espoir de son existence tout entière. Il l’eût fait si deux bâillons ne s’étaient posés à la fois sur sa bouche. D’abord, les ordres de madame de Grévy, d’après lesquels il agissait depuis le commencement de la soirée;—ensuite, le regard suppliant par lequel Béatrice elle-même implorait de lui le silence.