Au milieu de l’émotion générale, un cri de détresse retentit, poussé par le vieux Roger, qui se précipita au-devant de sa fille.
—Reste! reste! balbutia-t-il; reste, ma pauvre enfant chérie!
Évidemment, il ne savait rien de ce qui s’était passé. Il en était toujours à sa conversation avec la vicomtesse. Il croyait que tout ce trouble venait de la fredaine du matin, en compagnie des deux invalides et de Barbedor.
La plupart de ceux qui étaient là comprenaient le secret de cette situation. Dans son erreur et dans son repentir d’enfant, le vieux soldat était si profondément touchant, que bien des paupières eurent des larmes.
J’entends de ces paupières où les larmes ne viennent point facilement.
—Il n’y a pas d’offense, reprit-il en se tournant vers le comte Achille; si je gêne votre ménage, je vais retourner dans mon trou, et je jure, foi de vieux de la vieille, que vous ne me reverrez plus!... J’ai fauté, il n’y a pas de doute, puisque ça a causé tant de dégât; mais je n’y voyais pas plus loin que le bout de mon nez, mon gendre, c’est-à-dire monsieur le comte... Bien des pardons!... Je m’étais mis comme ça dans l’esprit que j’étais chez moi un petit peu, puisque j’étais chez ma fille... c’est le défaut d’habitude des manières de l’éducation... Ah! dame! je n’ai pas été beaucoup à l’école... Il y a donc que vous avez honte de moi, et surtout la petite demoiselle... Ça se conçoit... le temps n’est plus au militaire... c’est pourquoi je file pas accéléré en disant le bonsoir à la compagnie... c’est fini... Reste avec ton mari, ma fille... ni vu ni connu le vieux Roger!
Il salua militairement et fit ce qu’il put pour retenir une larme qui tomba sur le ruban de sa croix d’honneur.
Personne ne raillait plus, pas même Frémiaux.
Béatrice, qui jusqu’alors avait caché de son mieux sa détresse, se couvrit le visage de ses deux mains. Césarine eut pitié. Qui n’a vu parfois d’excellents cœurs aller incroyablement loin dans la mauvaise voie. Césarine avait bon cœur. La colère qui l’aveuglait devait avoir sa réaction, tôt ou tard. Peut-être le moment était-il venu; car, dans ces cerveaux de seize ans, les évolutions se font vite. Mais Césarine, ayant jeté sur sa belle-mère un regard déjà sournois et presque repentant, s’aperçut que Vital, ému autant qu’elle-même, la soutenait dans ses bras.
Son regard rencontra celui de Vital qui se détourna d’elle avec une sorte d’horreur. Il n’en fallut pas davantage à la fougueuse enfant. Son orgueil se détendit comme un ressort. La voix qui plaidait en elle pour la miséricorde, se tut. Elle s’écria en s’adressant non plus à Béatrice, mais bien au pauvre vieux soldat lui-même: