»Le maréchal a toujours été opposé au mariage de son neveu avec Béatrice. Il traitait avec pleine raison cette union de mésalliance. Achille ayant passé outre, en apparence du moins, le maréchal cessa de le recevoir.

»Ils se sont réconciliés depuis peu. Le rapprochement a été froid et tout officiel. Le maréchal avait été autrefois pour Achille un véritable père.

»Voici quelques jours seulement que le maréchal sait le mystère de l’hôtel de Mersanz. Il croyait son neveu bien et dûment marié. Je n’ai pas besoin de vous dire par quelle voie cette révélation est venue au maréchal.

»Ce n’est pas un homme qui puisse se liguer sciemment avec des gens d’espèce douteuse, même dans le cas où son intérêt l’y porterait. C’est une gloire honorable. J’appuie sur ce mot, parce que nous avons eu dans notre illustre armée des gloires qui ont fait des fredaines. Je connais cela: j’ai été militaire.—Mais, sans prendre positivement des brigands pour alliés, on peut profiter de leurs méfaits en temps de guerre. Le maréchal est un tacticien. Il se gardera de négliger cet avantage. D’ailleurs, je n’ai aucune raison pour penser qu’il ait la moindre idée de ce que peut être madame la marquise de Sainte-Croix.

»Madame la marquise de Sainte-Croix, de son côté, n’est pas femme à négliger l’appui moral que peut lui apporter le maréchal. Il y a entre eux le souvenir d’anciennes relations courtoises. Il a dû subir autrefois plus ou moins l’attrait de son prestige. N’oubliez pas qu’elle a été pendant un temps assez long la reine la plus légitime qui ait tenu jamais le sceptre des hautes élégances. Nous n’avons pas affaire à la première venue. La preuve que madame la marquise est un prodige d’habileté, c’est son existence même. Je ne sais point de femme au monde que la vingtième partie des vices qu’elle a n’eût empoisonnée, point de créature humaine que le quart des crimes qu’elle a commis n’eût précipitée au fond de l’abîme.

»Elle vit, donc elle a une incontestable supériorité; supériorité d’autant plus grande que ses besoins extravagants, ses vices dont je parlais, sa passion insatiable, l’ont maintes fois poussée aux limites les plus extrêmes de l’imprudence. A côté des combinaisons subtiles et sûres de sa diplomatie, il y a ce que j’appellerai l’improvisation, fruit de la nécessité. Bien des fois, elle s’est jetée à corps perdu dans les témérités les plus grossières; bien des fois, elle a joué sa position, son crédit, sa vie même sur la plus mauvaise de toutes les cartes.

»Non-seulement elle n’a pas perdu, mais le monde n’a jamais eu connaissance de ces parties désespérées qui eussent été sa condamnation.

»Elle est forte. Elle est mieux que cela: elle est heureuse dans le mal. Elle a une étoile.

»Depuis la mort de M. le baron du Tresnoy, dont elle a fait un saint dans le ciel, je suis seule ici-bas pour la connaître bien et la combattre. Je ne dirai pas que je ne peux rien: ce serait mentir; mais je suis trop faible pour l’attaquer de face. Il m’a fallu attendre, chercher mon terrain et mes armes. Moi aussi, je suis un petit peu tacticienne. J’ai suivi si longtemps nos armées victorieuses!—J’ai attendu, j’attends encore... Ma fille a souffert; ma fille souffrira davantage, mais nous verrons la fin!

»Madame la marquise de Sainte-Croix a donc besoin du maréchal, non pas précisément pour remporter une victoire qui ne lui sera point disputée, mais pour en profiter. Je ne veux pas qu’elle en profite. Il faut que sa fortune s’arrête et que son étoile pâlisse au moment même où ma pauvre Béatrice, vaincue, sera chassée de sa propre maison...