»Je gardai le silence. Il continua de m’interroger avec une extrême agitation.

»Je me souviens qu’il me dit:

»—Madame, il faut pardonner à l’état de fièvre où je suis et surtout ne rien supposer que de bon, car il s’agit d’une créature qui m’est apparue sous l’aspect d’un ange... Il y a bien longtemps! et, depuis lors, j’ai oublié bien des choses... Mais le hasard ne m’a pas blasé sur les aventures romanesques, madame. Je n’ai jamais fait que la guerre... Ce souvenir reste en moi parmi les épisodes de ma vie comme j’ai vu ces vertes oasis, pressées de tous côtés par les sables du désert ardent... C’est comme un coin délicieux où ma mémoire va s’abriter souvent... Je l’ai cherchée, madame, je vous jure que je l’ai cherchée avec soin, avec patience, avec amour... Je vous le demande en grâce, dites-moi si Dieu va me donner cette joie de la revoir!...

»Moi aussi, j’avais la fièvre. Ma curiosité arrivait à son paroxysme.

»Était-il bien possible que ces expressions passionnées s’appliquassent à la pauvre petite marchande de plaisirs?

»Elle a été vivandière, je l’ai supposé du moins par ce trophée qui est dans son réduit. Certains de ces maréchaux d’empire ont trouvé leur bâton dans leur giberne. Mais ce n’était point le cas du maréchal duc de ***.

»Bien certainement, l’agrafe devait n’être qu’un héritage, comme l’alliance de la première comtesse de Mersanz.

»Il n’y avait pas deux manières de se conduire. Mon silence avait déjà trop duré. Je dus avouer enfin au maréchal que j’étais purement un messager, ignorant le contenu de ses dépêches, et non point un ambassadeur. J’ajoutai:

»—Du reste, monsieur le duc, votre incertitude sera courte. Mon hôtel est à deux pas, et vous allez y trouver la personne qui m’a envoyée vers vous.

»Je croyais ainsi mettre un terme à ses questions. Je me trompais.