«Hier au soir, ma bonne Aglaé, je n’ai pas achevé ma lettre. Mon malade s’est éveillé. Dès qu’il s’éveille, je vais m’asseoir à son chevet. Nous causons. Naguère, nous ne savions pas causer. Quand le hasard nous rassemblait et que nous étions dix minutes ensemble, l’impatience me prenait, et je voyais bien qu’il faisait des efforts terribles pour ne point bâiller. Nous n’avions d’autre souci que d’être quittes l’un de l’autre.
»N’est-ce pas admirable cette chance que Dieu nous laisse de renaître au bonheur après une mort si longue? Je t’assure, Aglaé, que le bonheur qui renaît ainsi vaut toutes les jeunes félicités. Ou plutôt, je t’affirme que le bonheur est la jeunesse même. Nous sommes jeunes, depuis que nous nous aimons.
»Nous avons vécu deux fois. Nous pouvons comparer ces fleurs du second printemps à celles qui parfumaient nos belles années. Celles-ci sont plus douces; je les aime mieux. Se faneront-elles aussi?...
»Depuis hier, il s’est passé bien des choses. Mais achevons d’abord de régler notre arriéré. Tu penses bien que je n’ai pas laissé la famille Roger dans la mansarde de la petite bonne femme. Nous avons choisi un appartement dans le quartier, rue Bourbon-le-Château, et nous nous voyons tous les jours. Le pauvre vieux capitaine est toujours fort malade. Je ne crois pas qu’on puisse appliquer le mot délire à son état mental: c’est une sorte d’engourdissement coupé de réveils imparfaits, où il entrevoit comme une vague lueur de réalité. Cela ne va jamais jusqu’à la perception complète. Il n’a aucune idée de ce qui s’est passé. Je ne t’étonnerai pas beaucoup en te disant qu’il n’a point reconnu sa femme.
»Ma petite marchande de plaisirs est bonne et douce pour lui; mais le moment de la reconnaissance (style dramatique), s’il vient jamais, ne sera pas des plus attendrissants. Marguerite a concentré toutes ses facultés d’aimer sur ses deux enfants. Entre elle et Roger, c’est un lien brisé. Elle sera miséricordieuse, attentive et dévouée, ce sera tout.
»Il y avait vingt-quatre ans qu’ils ne s’étaient vus. C’est trop. Et peut-être les motifs de la séparation furent-ils graves. J’aurais peine à mettre les torts du côté de ma petite bonne femme.
»Elle est tellement au-dessus de Roger... Mais je ne sais pourquoi je raisonne ainsi à tâtons. Nous avons autre chose à faire.
»Ma belle Béatrice soigne son père et défend son mari, que Marguerite veut parfois attaquer. Je n’ai jamais vu résignation plus angélique. Elle serait capable encore de pardonner. Tant mieux!
»Quant à ce qui s’est passé dans la fameuse entrevue du maréchal et de Marguerite, la nuit du bal, je n’en sais pas plus long que le premier jour. Ce qui est certain, c’est que le maréchal est à nous et qu’il mène son neveu tambour battant. La petite bonne femme me paraît le diriger comme elle me dirige moi même...
»Maintenant, procédons par ordre; car il est bien facile de s’égarer dans ce dédale de démarches et de faits. Je te promets que mon métier actuel n’est pas une sinécure. Je ne connais qu’une personne au monde pour travailler plus que moi: c’est maman Carabosse. Mais celle-là est une fée.