»Il ordonna d’atteler. Césarine croit qu’il avait réellement la pensée d’aller chercher Béatrice.
»Madame la marquise de Sainte-Croix se fit annoncer au moment où il partait. Elle passa toute cette soirée avec lui. M. Baptiste rentra. Mademoiselle Jenny fut gagée pour servir de femme de chambre à la nouvelle comtesse. Le mariage était décidé. Depuis lors, Césarine elle-même a été tenue à distance. Le comte est comme un étranger dans son hôtel, où il ne fait que de rares apparitions. Césarine croit savoir que le maréchal lui avait signifié dans une lettre fort dure qu’il n’était plus son héritier. Ceci l’a touché médiocrement: c’est, il est vrai, une immense fortune de perdue, mais il lui reste son propre patrimoine, qui est une immense fortune aussi.
»Mais qu’y a-t-il donc entre Marguerite et le maréchal, pour que cet homme, si sévère et si fort ennemi des mésalliances, punisse ainsi son neveu,—presque son fils,—précisément par cette raison qu’il n’a pas voulu se mésallier?
»Le comte à l’air très-triste. Il a parlé vaguement de s’expatrier. C’est une idée qui germe en lui. Si l’intérêt de la Sainte-Croix s’y trouve conforme, il l’exécutera.
»Lors des rares séjours que le comte Achille fait à son hôtel, il y a de nombreuses allées et venues d’hommes d’affaires. Maître Souëf, l’un des principaux notaires du quartier, vient jusqu’à trois et quatre fois par jour à la maison. Quand ce n’est pas lui, c’est l’un de ses clercs.
»Voilà ce que je sais par Césarine; mais passons à Fromenteau.
»Figure-toi le plus pauvre diable qui ait jamais battu l’affreux pavé du quartier Saint-Jacques, un cloporte de ces vieilles maisons qui empâtent le palais des Thermes, un ancien petit clerc d’huissier, je pense, monté en grade et devenu écrivain public, habitant le tonneau de Diogène ou une guérite abandonnée, et rédigeant, pour cinq sous, pétitions, placets, réclamations, lettres au roi, cédules amoureuses, etc. Figure-toi cela. Fromenteau est plus fort.
»Fromenteau a cinq ou six grandes poches d’où sortent témérairement des liasses de papier formidables. Il est hérissé de papiers, comme une bogue de châtaigne est hérissée de ses épines. Il est déjeté, il est affamé, il rit jaune comme un homme souvent battu, il louche un peu derrière des lunettes invraisemblables, il court, il rampe, il passe partout; il a une pauvre redingote si luisante, qu’on la dirait peinte à l’huile; il a, au contraire, des bottes, si haut crottées, qu’on se demande en les voyant, comment il se fait que les rues de Paris aient encore de la boue.
»Il a un cousin dentiste qui s’associerait à son commerce s’il pouvait faire mille francs de capital; il croit à tout, même à sa fortune: il est simple plus qu’un enfant, rusé plus qu’un renard et amoureux imperturbablement.
»Je te conterai quelque jour les amours de Fromenteau avec sa Stéphanie, qui est à son quatrième veuvage et en train de se remarier, en attendant qu’il ait une position faite.